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Publié par La pintade rose

Une enfance pauvre

Josephine Baker est née le 3 juin 1906 à Saint Louis, grande ville du Midwest, située dans l'Etat du Missouri, aux Etats-Unis. Elle est la fille de Carrie Mac Donald et d'Eddie Carson.

De sa mère, Josephine hérita son corps, de son père son énergie. Artistes, ses parents avaient monté ensemble un numéro de chant et de danse.Un an après la naissance de Josephine, Eddie Carson quitta Carrie. Par la suite, Carrie eut trois autres enfants : Richard, Margaret et Willie Mae. Elle entretenait la famille en faisant des lessives. Elle traitait ses enfants avec une grande sévérité. Le froid, la puanteur, les punaises et les rats furent les compagnons d'enfance de Josephine. Pour Carrie, les enfants ne devaient pas être une charge : il fallait donc que Josephine travaille. Elle fut placée dans la maison d'une blanche à huit ans. Maltraitée, elle se réfugia chez sa grand-mère et sa tante Elvara. En 1917, une importante émeute raciale éclata à Saint Louis : trente neuf noirs furent tués et plusieurs milliers laissés sans abri. Josephine n'oublia jamais ce jour-là. A partir de 1918, elle vécut dans une maison plus décente que la précédente avec sa mère et improvisa un théâtre dans la cave, où elle laissait libre cours à sa fantaisie.

L'entrée dans le métier

Josephine avait appris à danser dans les rues, dans les cours et dans les maisons du Saint Louis noir. Les pas nouveaux s'y répandaient rapidement. La danse des jambes en caoutchouc, qu'elle développera plus tard sur les scènes parisiennes, correspondait à des mouvements bien connus aux Etats-Unis par les danseurs de jazz des années vingt. A treize ans, Josephine avait assimilé un immense répertoire de mouvements. Ce qui paraissait une spontanéité chez elle cachait en fin de compte des années de pratique quotidienne.

Après avoir quitté le foyer familial et être devenue serveuse, elle se maria avec Willie Wells. Elle se joignit bientôt à un groupe de musiciens de rue, le Jones Family Band, qui se produisait à Saint Louis. Un jour qu'y jouait une troupe en tournée, les Dixie Steppers, le directeur engagea les Jones pour combler le vide de l'entracte. Et c'est ainsi que Josephine parut pour la première fois sur une scène. Pourtant, Josephine n'était pas alors à proprement parler une "sensation" : à treize ans, elle était trop maigre pour paraître à côté des autres danseuses de la troupe. Mais le directeur des Dixie Steppers l'engagea, au titre d'habilleuse, et elle quitta ainsi Saint Louis.

La tournée de la troupe à travers le Sud fut pour Josephine la première véritable école. Dans le Sud, la troupe alla jusqu'à la Nouvelle-Orléans, et dans le Nord, jusqu'à Philadelphie où Josephine épousa Willie Baker, son second mari. En avril 1921, Josephine jouait au Gibson Theater de Philadelphie avec les Dixie Steppers. Elle avait finalement réussi à entrer dans le corps de ballet, remplaçant une danseuse qui s'était blessée. Elle jouait le rôle de la girl comique, qui, en bout de file, ne faisait rien comme les autres. C'est à cette époque qu'elle fit la rencontre de Noble Sissle, l'un des créateurs de "Shuffle Along", la grande comédie musicale de l'époque, composée et interprétée par des noirs. Sissle semblait intéressé par le talent de Josephine mais son âge le fit reculer : elle avait à peine quinze ans. Déçue, Josephine décida de tenter sa chance à New York.

Josephine, révélation de Sissle et Blake

A New York, elle se fit à nouveau engager au titre d'habilleuse, mais pour la revue "Shuffle Along". Elle apprit alors tous les chants, toutes les danses, et lorsqu'une girl tomba malade, ce fut elle qui la remplaça. Sur scène, elle semblait déchaînée ; elle louchait, elle grimaçait. Elle ne tarda pas à se faire connaître, devenant une attraction à part entière. Sissle et Blake, les inséparables créateurs du spectacle, prirent conscience du petit phénomène qu'était Josephine. Ils lui annoncèrent donc qu'elle intégrerait la troupe principale à l'été 1922. Sissle et Blake firent de Josephine leur protégée particulière. Pendant plus d'un an, la troupe de "Shuffle Along" tourna à travers l'Amérique. Josephine était désormais reconnue comme artiste et gagnait bien sa vie.

Après "Shuffle Along", Josephine enchaîna presque immédiatement avec le nouveau spectacle de Sissle et Blake, "The Chocolate Dandies", en 1924. Elle avait maintenant l'un des rôles principaux. La plupart du temps, elle louchait et répétait les bouffoneries qui l'avaient fait connaître. Mais elle portait aussi une robe élégante de satin blanc fendue sur le côté.

Une fois fini "The Chocolate Dandies", Josephine alla au Plantation Club, une copie du Cotton Club, à Broadway.

1925 : Le choc de la Revue Nègre

La Revue Nègre : une troupe américaine, des répétitions parisiennes

Le Théâtre des Champs Elysées fut inauguré en 1912. Son emplacement dans un quartier d'hôtels et de couturiers plus que de spectacles, l'avait jusque-là desservi et il perdait de l'argent quand Rolf de Maré l'acheta en 1925. De Maré annonça son intention de le transformer en Music-Hall. L'administrateur du Théâtre André Daven était, lui, très préoccupé car l'établissement traversait une mauvaise passe. En tant que directeur artistique, il cherchait quel spectacle il pourrait bien présenter sur son vaste plateau. Le peintre cubiste Fernand Léger, ami de Daven, venait justement de voir l'exposition d'art nègre au Musée des Arts Décoratifs et lui conseilla de présenter un spectacle entièrement exécuté par des Noirs. Et, peu de temps après que Léger ait fait sa suggestion, Caroline Dudley, une Américaine qui passait son temps à parcourir le monde, surgit un beau matin dans le bureau de Daven afin de lui présenter un spectacle drôle et authentiquement nègre. Caroline Dudley avait l'idée d'emmener à Paris une revue noire comme "Shuffle Along", "Runnin' Wild" - qui avait connu un grand succès à Broadway, lançant le charleston - "The Chocolate Dandies" ou encore "Dixie to Broadway". Cette idée lui était venue alors qu'elle et son mari habitaient encore Washington et qu'elle avait assisté aux répétitions de Douglas, un petit music-hall situé dans le quartier noir. De plus, elle accompagnait souvent son père aux spectacles de café-concert noirs sur State Street à Chicago, et là, elle tomba amoureuse de la musique, du ragtime, du jazz et du tempérament fougueux des Noirs. De Maré fut ravi de la proposition de Caroline Dudley et finança son voyage à New York afin qu'elle puisse constituer sa troupe. Caroline partit directement à Harlem.

Caroline cherchait une étoile féminine et un groupe de danseuses. Impossible de débaucher celles du Cotton Club, fermé pour cause de violations de la réglementation sur la prohibition. Ethel Waters était la favorite dans les éléments du Plantation Club que Caroline visita. Mais ce fut Josephine Baker qui s'avéra être LA découverte de la journée. Josephine était déjà bien connue à Broadway à l'été 1925. A cette période, Florence Mills, la vedette régulière du Plantation Club, était en vacances et Ethel Waters la remplaçait. Josephine, âgée de dix-neuf ans, était dans le corps de ballet mais chaque soir elle sortait du rang pour faire une danse à part. Cependant, convaincre les artistes américains de partir à Paris n'était pas aussi facile que Dudley l'avait pensé : ce serait quitter l'Amérique, quitter la langue anglaise, et surtout quitter le monde noir dans lequel ils avaient toujours vécu. Néanmoins, Josephine Baker décida qu'elle partirait. Elle se rendait en effet compte que le genre de fascination qu'elle rêvait d'exercer n'était pas possible à New York, où son rôle dans le monde du spectacle se limiterait toujours à celui du bouffon. Il restait à Caroline Dudley de trouver un bon orchestre de jazz. Elle retint celui de Claude Hopkins. Pour récapituler, la troupe formait vingt-cinq artistes dont douze musiciens, parmi lesquels Sidney Bechet, huit chorus girls et surtout Josephine. Les répétitions pouvaient commencer : l'orchestre dans le sous-sol du Spiller, les filles au Club Basha. Les costumes furent réalisés dans l'appartement de la soeur de Caroline Dudley, Dorothy.

Le 16 septembre 1925, le Berengaria, ayant la troupe à bord, appareilla. Il arriva à Cherbourg le 22. La troupe continua par le train pour arriver à la Gare Saint-Lazare à Paris. La première impression de Josephine sur son arrivée à Paris, qui a dû être la même pour ses amis noirs américains, fut la liberté de moeurs en pleine rue : des hommes et des femmes pouvaient s'embrasser, des photos de femmes nues étaient en vente libre. Parmi ceux qui attendaient l'arrivée de la troupe se trouvait Paul Colin. Engagé par Daven pour réaliser l'affiche de la revue, Colin était décidé à gagner la partie. La version officielle veut que, durant la première répétition, Paul Colin regarda la troupe répétait afin de saisir l'essentiel du spectacle. Trouvant en Josephine Baker le corps exceptionnel qu'il recherchait, il décida de faire d'elle le sujet de son affiche et se permit de l'inviter dans son atelier personnel. Dans l'affiche que créa Paul Colin, Josephine apparait dans une robe blanche ajustée, entre deux hommes, l'un avec d'épaisses lèvres rouges, casqué de cheveux crépus, l'autre portant un chapeau incliné sur l'oeil et un noeud papillon à carreaux. La vedette de la revue se présente les poings sur les hanches, dans une pause qui laisse pressentir toute sa fougue. Cependant, le visage, avec ses lèvres outrées, ne s'élèvre guère au-dessus du stéréotype, et les deux faciès noirs qui l'encadrent paraissent grotesques. De plus, la vérité est à rétablir sur l'authenticité de ce travail. En effet, Caroline Dudley avait confié à Miguel Covarrubias le soin de réaliser l'affiche et les décors du spectacle.

Colin a probablement vu les esquisses de Covarrubias et se les a appropriées. On peut d'ailleurs affirmer que Covarrubias a bien peint en 1924 le personnage féminin de l'affiche signée Paul Colin. La fille que tout le monde avait toujours prise pour Josephine, que Paul Colin avait déclaré avoir dessinée d'après nature, avait en réalité été peinte par Covarrubias avant que Colin n'ait rencontré Josephine.

La paternité de l'affiche de la Revue Nègre revient donc à Miguel Covarrubias qui n'en tira aucune notoriété, alors que pour Paul Colin cette affiche fut le meilleur support publicitaire et le plus beau tremplin. On lui commanderait par la suite des illustrations et des décors. Il deviendrait par la suite un des affichistes publicitaires attitrés des spectacles, comme Cassandre et Loupot le seraient pour le tourisme.

A partir du deuxième jour de répétition, les choses devinrent sérieuses. Et comme il faisait très chaud dans le théâtre, les artistes montèrent sur le toit pour s'exercer et prendre des photos publicitaires. Les voisins qui entendaient de la musique n'avaient qu'à se pencher à la fenêtre pour jouir du spectacle offert par Josephine, en short et débardeurn dansant dans le soleil.

Cependant, dès les premières répétitions, de Maré et Daven constatèrent que tout était dans un état de désorganisation complet. Désespérés, ils prirent contact avec leur amis Jacques Charles, metteur en scène au Moulin Rouge. Jacques Charles prétendit par la suite avoir complètement réorganisé la revue, laquelle était catastrophique quand il l'avait vue en répétition.

L'événement artistique de l'année 1925

Une semaine avant la soirée d'ouverture, prévue le 2 octobre 1925, de Maré et Daven organisèrent une avant-première de la Revue Nègre pour les journalistes et les célébrités. La troupe donna deux des onze scènes qu'elle devait présenter la semaine suivante et le public fut conquis. Fernand Léger fut enthousiasmé de cette représentation. A l'issue de cette avant-première, un souper fut donné au théâtre ; Josephine y apparut au bras de Paul Colin. Alors que le public venait de la voir sur scène pratiquement nue, elle portait maintenant une robe de Paul Poiret, l'un des prestigieux couturier du moment. Tous apprécièrent le contraste.

La publicité que cette avant-première valut au spectacle donna au Tout-Paris le temps d'imaginer que la première de la Revue Nègre pourrait bien être l'un de ces événements que les Parisiens adorent. Comoedia, la revue des arts et des spectacles, fit plusieurs articles sur la Revue Nègre en attendant la première représentation publique. Le 2 octobre enfin, c'est une interview de Daven qui est publiée.

La première de la Revue Nègre eut lieu le 2 octobre 1925. La salle était pleine à craquer. Le Paris chic n'était plus venu au spectacle en aussi grand nombre depuis les Ballets Russes, avant la guerre. Anciens et nouveaux riches, hommes d'affaires et aristocrates, dandies et débauchés, tous se mêlaient les uns aux autres. On distingua dans l'auditoire Robert Desnos, Picabia, Blaise Cendrars, et Janet Flanner qui s'apprêtait à écrire pour le New Yorker la première de ses "Letters from Paris".

Quand le public se fut calmé, l'orchestre de Claude Hopkins se mit à jouer. Lorsqu'il eut attaqué le deuxième morceau, le rideau se leva sur une toile de fond figurant des bateaux à vapeur sur le Mississipi, de nuit, sur un quai et un cargo prêt à être chargé. Vêtus de couleurs vives, des hommes assis sur les balles en attente bavardaient entre eux tout en écoutant de la musique. Puis des femmes apparurent avec des robes égayées de rubans et de plumes et se mirent à danser.

Une fois le public conquis par tant d'énergie et de joie, Josephine fit son entrée, une entrée de clown. Elle marchait, ou plutôt se dandinait, les genoux écartés et pliés, l'estomac, le corps décontracté. Elle portait une chemise déchirée et un short en lambeaux. L'orchestre joua "Yes, Sir, that's my Baby" et Josephine se mit à danser le charleston. Elle grimaçait, louchait et gonflait les joues. Elle fit le grand écart, mouvant bras et jambes comme s'ils étaient désarticulés. Elle quitta la scène à quatre pattes, les jambes raides, le derrière plus haut que la tête. Elle personnifiat l'ambiguïté, le monde du bizarre.

La scène qui succéda à ce numéro délirant donna aux spectateurs l'occasion de se calmer. Sur un fond de gratte-ciel peint par Covarrubias,un vendeur de cacahuètes apparut en poussant sa charette. Tandis qu'il jouait un air triste à la clarinette, un couple d'amants traversaient la scène en dansant puis le laissait finir seul sa complainte. Le vendeur de cacahuètes était Sidney Bechet. Le tableau suivant, "Rassemblement au camp de la Louisiane", ramena sur scène Josephine et Maud de Forest. Fiancées toutes les deux au même homme, elles se battaient pour lui et le laissaient seul danser autour de son haut-de-forme. La Revue Nègre comportait encore six tableaux; succession de clichés évoquant la vie noire.

Le prochain grand moment, comparable à l'entrée de Josephine, vint avec ce qui devait être la dernière scène, située dans un cabaret de Harlem. Il y avait quelques chants et danses, après quoi Josephine et Joe Alex, censés se produire sur la scène du même cabaret, exécutaient leur fameuse "Danse Sauvage", danse d'accouplement primitive. Baker, seins nus, portait une ceinture de plumes sur une culotte de satin, et un col de plumes autour du cou. Elle avait également des plumes dans les cheveux et autour des chevilles et, détail surprenant pour une danse sauvage, elle était chausée de souliers noirs à talons plats. Mais elle donnait une telle impression de nudité que Janet Flanner se souviendrait d'elle n'ayant qu'une plume rose entre les jambes. Son partenaire la portait sur son dos. Il avait lui aussi des plumes autour des hanches, ainsi que des perles autour du cou, des genoux et des chevilles. Géant souriant, il était le parfait pendant mâle de Josephine. Renversée sur le dos, Baker agitait les jambes. Lorsqu'il la déposa, elle se lança dans ce que Flanner définît comme une "danse de l'estomac", une combinaison de divers mouvements évoquant la danse du ventre. Pour le public, cette danse était à deux doigts de l'obscène. Et, tout à coup, Josephine leva les bras au-dessus de la tête et se secoua en souriant.

Choqués, certains spectateurs se mirent à siffler, et quelques uns quittèrent la salle. D'autres applaudirent pour ce clou du programme. LaRevue Nègre était devenu l'événement artistique de l'année 1925. Comme la foule s'écoulait du théâtre, Janet Flanner alla dans la nuit écouter ceux qui avaient vu le spectacle ou ceux qui en avaient entendu parler : il n'était question que de Josephine. Les critiques allaient s'emparer du spectacle.

Yvon Novy, dans Comoedia, s'attachera au caractère vivant et improvisé de la revue. Pour lui, il s'agit bel et bien d'une "révélation". Mais le plus attentif et le mieux informé des spectateurs qui assistèrent à la Revue Nègre était l'imminent critique André Levinson. Malgré son mépris de l'art noir, Levinson fit de la revue une critique favorable, en raison surtout de son admiration pour Josephine, qui lui paraissait transcender le caractère de la danse : " C'est elle, de son trémoussement forcé, de ses dislocations téméraires, de ses mouvements lancés qu'émane le jet rythmique. Elle semble dicter au drummer envoûté, au saxophoniste ardemment tendu vers elle. [...] La musique naît de la danse, et quelle danse ! Les déhanchements de la bateleuse cynique et bon enfant, le rictus qui fait grimacer la large bouche, font place subitement à des visions dont tout bonhomie est absente. [...] Certaines poses de Miss Baker, les reins incurvés, la croupe saillante, les bras entrelacés et élevés en un simulacre phallique, évoquent tous les prestiges de la haute stature nègre. Le sens plastique d'une race de sculpteurs et les fureurs de l'Eros africain nous étreignent. Ce n'est plus la dancing-girl cocasse, c'est la Vénus noire qui hanta Baudelaire." (article d'André Levinson dans Comoedia, 12 octobre 1925).

Les critiques américaines furent moins emballées, à en juger par celle que le New Yorker publia sous la plume de Janet Flanner. Cette dernière avait trouvé la musique "plate" et le final "ennuyant" (Letter fom Paris de Janet Flanner, The New Yorker, 25 octobre 1925). Le spectacle révéla surtout comme un test les attitudes raciales. Pour Robert de Flers, membre de l'Académie Française et critique prestigieux du Figaro, premier quotidien de Paris, ce n'était que l'"offense la plus directe qu'ait jamais reçue le goût français". En effet, pour de Flers, "la Revue Nègre est un lamentable exhibitionnisme transatlantique qui semble nous faire remonter au singe en moins de temps que nous n'avons mis à en descendre. Je sais fort bien que des esprits ingénieux et délicats ont trouvé à ce divertissement une délectation secrète. Pour ma part, il m'a inspiré plutôt de la colère et quelquechose qui ressemble à de la honte. De maigres théories de négresses blanches ou déteintes, d'impénétrables couplets, de vagues hululements, des mimiques dont l'obscénité puérile exclut toute volupté, une frénésie pleine de tristesse, une noire bacchanale sans Bacchus : voilà la Revue Nègre. Vous chercherez en vain, à travers ces tableaux quelque charme exotique. Miss Joséphine Baker en est l'étoile. Va-t-elle nous proposer les gestes de bel animal et les grâces naturelles qui conviennent à sa souple et robuste jeunesse ? A l'instant même où elle paraît, elle contraint ses jambes aux cagnosités les plus affreuses, ses yeux à la loucherie le plus hideuse, son corps à une dislocation qui n'aboutit à aucun tour de force, tandis qu'elle gonfle ses joues à la mode des geunons qui cachent des noisettes." (article de Robert de Flers dans Le Figaro, 16 novembre 1925). Josephine était ainsi la grande prêtresse de la laideur. La critique de de Flers est symptomatique d'un autre lieu commun : la guerre entre les races se prépare, et si les Blancs ne "colonisent" pas, autrement dit ne dominent pas, les Noirs, ces derniers coloniseront les Blancs. Pour lui, le succès de la Revue Nègre signalait le début de l'hégémonie culturelle noire et, partant, la fin de la civilisation.

Cependant, ce côté "colonisation inverse" est à modérer. Le spectacle illustrait surtout l'exotisme et reflétait l'empire colonial dans toute sa splendeur. Originaires d'Afrique, les danses de la Revue Nègre étaient arrivées à Paris en passant par New York. Par une voie détournée, la culture africaine entrait en contact avec la culture européenne classique. La danse noire en général a eu tendance à s'ordonner et à s'intellectualiser au point de faire disparaître toute spontanéité. Ce phénomène s'est effectivement vérifié pour le cas de la Revue Nègre, d'autant plus que le corps noir était dans les années vingt particulièrement à la mode. Et pourtant, même si les scènes de la Revue Nègre avaient beau illsutrer certains aspects de la vie américaine, le public y voyait les jungles de l'Afrique, les plages frangées de cocotiers du Pacifique. La Revue Nègre excitait le public en lui rappelant l'existence d'un monde à la fois mystérieux et sexuellement disponible, étranger mais soumis. Dans l'imagination française, bien avant l'arrivée de Josephine à Paris, le corps d'une danseuse noire était comme une invite à la lubricité. Aux yeux des observateurs blancs, les danses africaines exprimaient une telle indécence, une sensualité si débridée, qu'elle ne pouvait que résulter de l'infériorité propre aux primitifs.

Il n'empêche que le caractère sulfureux relaté dans bon nombre de quotidiens fut la meilleure publicité à la Revue Nègre et à Josephine. Six semaines de gloire durant, le spectacle tint l'affiche au Théâtre des Champs Elysées. Prévue initialement pour une quinzaine, il y eut prolongation sur prolongation. Le 21 novembre, victime de son succès, la Revue Nègre dut poursuivre ses représentations au Théâtre de l'Etoile, dont la salle, plus petite, se trouvait sur les Champs Elysées, et où elle donna toute la première quinzaine de décembre. Josephine exécuta dans ce nouveau théâtre une parodie de la Pavlova en cygne noir. La fin des représentations à Paris fut définitivement fixée à la date du 17 décembre 1925.

Après ces représentations parisiennes triomphales, Caroline Dudley avait prévu une tournée européenne qui devait aller jusqu'à Moscou. Mais ce qu'elle ignorait, c'est qu'un contrat secret avait été négocié entre Josephine Baker et Paul Derval, directeur des Folies Bergère, pour la saison suivante. En attendant, Josephine partait pour Bruxelles et Berlin avec la troupe de la Revue Nègre.

Un spectacle représentatif des mutations socio-culturelles de l'époque

Josephine n'hésita pas à s'approprier le rôle de libératrice de son sexe. Par ses attitudes résolument modernes, elle a contribué à accélérer cette révolution en la portant comme un symbole. Dans le Paris des années vingt, le nom de Josephine est synonyme de liberté. Avec ses petits seins, ses hanches dénudées, ses cheveux noirs coupés courts et collés à la gomina, Josephine incarnait un grand nombre de tendances, goûts et aspirations de l'époque. Elle n'était plus une personne mais un concept et devint la "garçonne"-type, celle du célèbre roman de Victor Margueritte.

Jusqu'à présent, une longue chevelure était considérée comme la plus belle parure pour la femme. Mais, déjà en 1924, Dréan chante "Elle s'était fait couper les ch'veux". La coupe étant tellement en vogue, Baker lancera en 1926 le Bakerfix, pommade plaquante, qui connaîtra un véritable succès. Pour les couturiers des années vingt, préoccupés de libérer le corps de la femme, Josephine devint le mannequin idéal. Le couturier qui la sculpta fut Paul Poiret, plus généralement connu comme "celui qui tua le corset". Le vêtement se composait désormais d'une tunique légèrement attachée aux hanches, glissant le long du corps. La mode fut à la simplicité.

Le charleston devint la danse phare des Années Folles, diffusé principalement dans les bars et les boîtes de nuit de la capitale. Il pouvait être pratiqué en solo, à deux ou en groupes et se dansait genoux légèrement fléchis et pointes des pieds tournés vers l'intérieur. Il se caractérisait par des déplacements du poids du corps d'une jambe sur l'autre et des mouvements des bras et des mains, agités frénétiquement vers l'avant et sur les côtés. La comédie musicale "Runnin' Wild", en 1923, avait contribué au succès de cette danse. Mais en France, son grand médiateur avait été la Revue Nègre, et plus particulièrement Josephine Baker et son entrée frénétique sur la scène du Théâtre des Champs Elysées. La presse s'empara régulièrement de ce sujet et en fit un phénomène de société.

L'affiche publicitaire de l'époque illustrait quelques-uns des rôles attribués aux Noirs par la société occidentale. C'étaient essentiellement des emplois subalternes qui étaient mis en scène. Echappa à ce jeu de massacre Josephine, dont la silhouette révolutionna alors la perception du corps noir. Le corps de Josephine et des autres membres de la troupe devait être compris comme l'un des nombreux "objets" africains qui soudain semblaient beaux à une avant-garde parisienne dont l'enthousiasme pour l'art africain se développait depuis deux décennies. La mode de l'art nègre pénétra rapidement dans la vie quotidienne de l'artiste et des milieux mondains. La Revue Nègre semble avoir constitué un tournant quant à la vulgarisation de la mode nègre en France. Ainsi, Josephine n'hésita pas à écrire en 1927 : "Depuis que la Revue Nègre est arrivée au Gai Paris, je dirais qu'il fait de plus en plus noir à Paris. D'ici peu, il fera tellement noir qu'on craquera une alumette, puis on en craquera une autre pour voir si la première est allumée ou non." (Paul Colin, Tumulte Noir, préfaces de Rip et Josephine Baker, Paris, éditions d'Art Succès, 1927.).

Toutes ses rencontres artistiques, Josephine les fit à Montparnasse ou Montmartre. L'écrivain afro-américain Claude Mac Kay évoqua d'ailleurs dans son autobiographie (A long way from home, 1969) le lien de parenté entre Montparnasse, Montmartre et Harlem. Le Jockey Club à Montparnasse comptait parmi les cabarets les plus fréquentés par les Américains : il se caractérisait par la mixité de sa clientèle. Après ce succès fulgurant, d'autres boîtes de nuit du même style se créèrent comme la Jungle. Montparnasse et Montmartre rivalisèrent dans la production de spectacles exotiques. D'ailleurs, le Bal Nègre de la rue Blomet était exclusivement réservé aux spectateurs noirs, antillais, africains et afro-américains. Quant à la production artistique relative à la mode nègre en général, on peut citer le peintre Jules Pascin qui céda à la même tendance que Paul Colin : ses variations sur le thème du jazz prirent la même tonalité africaine. La communauté littéraire exploita aussi abondamment l'exotisme de la culture noire. Paul Morand mettait en scène dans l'univers de ses romans des musiciens et des danseurs noirs américains. Philippe Soupault, en 1928, fut l'auteur d'un roman, Le Nègre, où le héros était un musicien de jazz et trafiquant noir américain.

Certains comme Philippe Soupault ou René Crevel dénoncèrent les abus de cette mode nègre, ses artifices de pacotille et ses débordements de racisme. Crével écrivit : "Pour les Blancs, les Noirs sont seulement des moyens, des occasions de divertissement au même titre que les esclaves des riches Romains pendant l'Empire." (cité dans Françoise Rotily, Artistes américains à Paris, 1914-1939, Paris, L'Harmattan, 1998.). Philippe Soupault accusait les Blancs d'avoir transformé et corrompu la beauté noire pour le simple désir de satisfaire à leurs fantasmes. Au contact de l'Europe, l'âme de la danse noire avait perdu de son authenticité. On retrouve ici le même type de critiques que pour la Revue Nègre : la vogue noire était un produit fabriqué, un archétype purement occidental.

Epilogue

A Bruxelles, la Revue Nègre resta une semaine à l'affiche et joua devant le Roi Albert Ier. Ce court passage dans la capitale belge ne marqua pas Josephine puisqu'elle n'en fera jamais mention dans ses nombreuses autobiographies.

La première représentation de la revue à Berlin eut lieu au Théâtre Nelson, sur la Kurfurstendamn, à la Saint Sylvestre. A cette époque, les Berlinois vivaient une période de fausse prospérité. Quand la Revue Nègre arriva à Berlin, le pire était passé. Les Allemands, s'ils gagnaient de l'argent, n'avaient aucune envie de le mettre de côté. Tous les nouveaux riches étalaient leurs fortunes dans les boîtes de nuit berlinoises les plus enfiévrées et les plus tape-à-l'oeil de l'Europe entière.

En dépit de son étrangeté, la Revue Nègre remporta presque autant de succès à Berlin qu'à Paris. Les Krupp allèrent la voir presque tous les jours. Après le finale, le public était si excité par Josephine qu'il envahissait le plateau et la portait en coulisses. Bien que le séjour de la Revue Nègre n'ait pas dépassé deux mois, cela suffit pour que le nom de Josephine prit l'aura magique réservée jusqu'alors à Greta Garbo et Marlene Dietrich. Le Berlin Illustrierte l'appela "une figure de l'expressionnisme allemand contemporain". Mais, sans le vouloir, Josephine devint le drapeau d'un autre mouvement allemand à la mode : die Freikorperkultur, autrement dit le nudisme. Cependant, les Allemands de droite considéraient Josephine Baker comme une menace à l'idéal aryen. Les chemises brunes distribuaient des prospectus dans lesquels ils l'attaquaient, la traitant de "Untermensch", c'est-à-dire de sous-être humain. Ainsi, le soir de la première, une importante manifestation hostile aux Noirs défila devant le théâtre.

La prestation de Josephine à Berlin permit à celle-ci de faire de nombreuses rencontres comme à Paris. Quand elle fit la connaissance de Max Reinhardt, ce dernier était l'un des metteurs en scène les plus influents et les plus originaux du monde. Il décida de la prendre sous sa tutelle : son talent était encore brut et elle avait besoin d'être formée. Il voulait qu'elle s'engage à suivre pendant trois ans son école d'art dramatique qui avait pour élève, entre autres, Marlene Dietrich. Après avoir rencontré une partie de l'intelligentsia et de l'avant-garde allemande des années vingt par l'intermédiaire de Reinhardt, Josephine envisagea d'accepter la proposition de ce dernier de rester à Berlin et de travailler avec lui. Cependant, elle avait donné sa parole à Paul Derval pour la nouvelle revue des Folies-Bergère et abandonna Reinhardt à Berlin.

En rentrant à Paris, Josephine abandonnait également Caroline Dudley et l'ensemble de la troupe de la Revue Nègre, les mettant dans un sacré embarras. Afin d'essayer de recouvrer au moins une partie des pertes, Caroline Dudley intenta un procès à Josephine Baker pour rupture de contrat. Elle alla bien jusqu'au palais de justice mais fut incapable de poursuivre. Dudley ne lui reprocha jamais sa défection. Elle mit uniquement Baker en garde, en lui disant qu'elle ne serait qu'un "mannequin emplumé" aux Folies Bergère. Cependant, cet échec financier causa le divorce de Caroline Dudley car son mari avait perdu toutes ses économies dans la Revue Nègre. Et pourtant, l'histoire de la Revue Nègre était loin d'être achevée. Elle vécut par l'entremise d'autres troupes négro-américaines : Louis Douglas et Black People en 1926, Folrence Mills et les Blackbirds, dite la "Seconde Revue Nègre", en 1926, New Leslie's et les Blackbirds en 1929 au Moulin Rouge.

Mais rien ne remplacera l'impact de la Revue Nègre qui aura surtout révélé Josephine. Caroline Dudley, elle, rencontrera l'écrivain Joseph Delteil avec qui elle se mariera et changera de vie. Ils se retireront en effet dans un vaste domaine, La Deltheillerie, qui sera également le titre d'un roman de Delteil publié en 1968 dans lequel l'auteur évoqua ses souvenirs et so épouse : "Nous vivons ici à la Deltheillerie quasi incognito, deux outlaws. Qui se douterait qu'il y a là-haut dans les garrigues de l'auteur de la Revue Nègre, une date légendaire pourtant dans les annales du théâtre comme le Cid ou Hernani !".

 

1926-1939 : Josephine Baker, star de Paris

Josephine célébrée

Par l'impact de la Revue Nègre, la notoriété de Josephine s'en trouva accrue et elle devint la muse de bon nombre d'artistes. Josephine était devenue l'incarnation du modernisme primitiviste, l'art nègre des cubistes en chait humaine et dénudée. A Montparnasse et Montmartre, elle rencontra le Tout-Paris artistique. La Rotonde et surtout la Coupole, l'établissement le plus huppé du quartier, fourmillait de célébrités. Elle y envoûta les maîtres de l'époque : le peintre Foujita la supplia de lui accorder une séance de pose. Elle posa pour Picasso, Van Dongen et Horst, nue pour Dunand, et Man Ray la photographia.

Le cubiste Henri Laurens la représenta dansant le charleston. En 1926, Alexandre Calder fit d'elle une caricature en fil de fer ainsi que plusieurs sculptures.

Le plus célèbre portrait de Josephine est un nu de Jean-Gabriel Domergue ; elle est assise, se penchant en avant, les lèvres moites, une fleur blanche dans les cheveux. Le tableau, qui était d'abord exposé au Grand Palais à Paris, fut reproduit en cartes postales.

Les écrivains rendirent hommage à Josephine. Francis Scott Fitzgerald la mentionna dans une de ses nouvelles, Retour à Babylone ; Charles Wales, son personnage, assistait en effet à ses "arabesques de chocolat". Maurice Sachs l'évoqua dans son ouvrage Au temps du Boeuf sur le Toit, qui raconte la vie mondaine de l'auteur sous forme de journal : "Charleston : C'est Joséphine Baker qui l'a lancé avec les nègres au music-hall des Champs Elysées. Cat's Wisker. Ce charleston universel a remplacé le blues et le shimmy." Colette la qualifiera de "plus belle panthère" et Erich Maria Remarque en parlera comme celle qui "a apporté le souffle de la jungle, la force et la beauté élémentaires, sur les scènes fatiguées de la civilisation de l'ouest". Et ce fut Josephine qui inspira à Paul Morand son roman Magie Noire. Morand voyait Josephine comme une machine à danser, alimentée par une énergie primitive. Elle répondait à sa conception de l'infatigable sauvage, emplie de joie et dont l'esprit est dépourvue de complications.

Le plus bel hommage rendu à la Revue Nègre et à Josephine dans le Paris des Années Folles fut accompli par Paul Colin qui s'empara des danseurs pour réaliser une série de dessins où il jouait sur la force et le dynamisme des couleurs. Quarante-cinq lithographies furent rassemblées dans un album nommé Tumulte Noir et édité en 1927. Deux préfaces de Rip et Josephine présentaient l'effet ensorcelant et libérateur du Tumulte Noir sur le Tout-Paris, en particulier sur les célébrités du théâtre et du music-hall. Les cinq dessins suivants formaient une transition centrée sur les artistes qui créèrent le Tumulte Noir, les présentant à la fois sur scène et dans les minuscules boîtes de Montmartre, où ils se retrouvaient après les spectacles. Colin y traduisait toutes les qualités des danseurs : la liberté et la souplesse des poses, la spontanéité et l'énergie rythmique. Outre ces lithographies, Colin signa une grande quantité de dessins et de pastels de Josephine, inspirés eux aussi par les formes cubistes de l'art africain.

Josephine aux Folies Bergère

A Paris, le music-hall entra dans son âge d'or au cours des années vingt. Les décors étaient devenus somptueux, les costumes étaient souvent faits avec le même soin que les vêtements des grands couturiers, et les spectacles s'amélioraient sous l'influence du jazz qui donnait désoemais à la danse la place privilégiée autrefois réservée au chant et à l'exhibition statique du corps. Les Folies Bergère faisaient partie de ce rêve. Paul Derval, leur directeur depuis 1919, les avaient rendues célèbres dans le monde entier en en faisant un synonyme de grivoiserie. La vedette aux Folies était considérée comme la cheville ouvrière dont tout dépendait. D'après Derval, elle décidait dès son entrée de l'ambiance de la soirée. Par ailleurs, Derval était responsable d'une redoutable organisation aux Folies Bergère : il y avait les musiciens, les machinistes, les costumiers , les habilleuses, les accessoiristes, les électriciens, les brodeuses et perlières, les modistes, les bijoutiers, les spécialistes des traînes, des éventails et des coiffures à plumes, les charpentiers, les peintres, les ferroniers, les vendeurs de billet, les ouvreuses, les administrateurs. Enfin, Derval se montrait très superstitueux quant au titre de ses revues : chacun d'entre eux devait consister en treize lettres et comporter le mot "folie".

La revue dans laquelle Josephine fit ses débuts, en 1926, s'intitulait "la Folie du Jour". Josephine entrait en scène dans une lumière crépusculaire, marchant à reculons et à quatre pattes, bras et jambes tendus, le long de l'épaisse branche d'un arbre peint, dont elle descendait ensuite comme un singe. Un explorateur blanc dormait au-dessous, au bord d'une rivière. Des noirs presque nus jouaient du tam-tam et chantaient à voix douce. Elle-même ne portait rien qu'une ceinture de bananes en peluche. Ce constume, auquel elle resterait pratiquement identifiée jusqu'à la fin de sa vie, ne manquait pas de piquant, surtout lorsqu'elle se mettait à danser et que les bananes s'agitaient, évoquant des phallus pleins de naturel et de gaieté. Elle exécutait sa danse sauvage de la Revue Nègre, mais cette fois en solo et dans un décor réaliste qui représentait la jungle africaine. C'était le tableau Fatou.

La jungle revenait une heure après son premier numéro, lorqu'une énorme boule couverte de fleurs desendait lentement sur le plateau et s'ouvrait pour révéler Josephine, vêtue maintenant d'une ceinture d'herbes et le cou entouré de plumes. Elle se lançait dans un charleston affolé. Les lumières réfléchies par le miroir projetaient l'ombre multiple de sa silhouette sur le rideau de fond et autour de la salle, de sorte qu'on avait l'impression de voir danser six versions de son ombre. Selon de nombreux comptes rendus, c'était le plus grand moment du spectacle. Même si le spectacle dans son ensemble amena les critiques d'un groupe antipronographique, Josephine Baker s'attira de nouveaux admirateurs.

C'est d'ailleurs durant cette saison qu'elle rencontra un homme capital pour sa carrière : Giuseppe Abatino, surnommé Pepito. Réputé être un gigolo, il rencontra Josephine et cette dernière discerne dans ses yeux une certaine intelligence. Il avait dix-sept ans de plus qu'ellemais cela avait peu d'importance.

Il se mit tout de suite à la tâche pour elle, passant un marché pour la pommade capillaire Bakerfix. Il décrocha un contrat de film et encouragea le projet de rédaction de ses souvenirs par Marcel Sauvage. Il l'aida même à ouvrir son premier club à Paris, "Chez Joséphine", rue Fontaine, en décembre 1926. Elle dansait tous les soirs "Chez Joséphine", où elle arrivait à une heure du matin après la représentation des Folies Bergère. Elle était devenue la Baker et son nom ne se prononçait plus qu'à la française.

En avril 1927, Josephine fut la vedette du nouveau spectacle des Folies Bergère. Les numéros comiques avaient complètement disparus. Le spectacle était uniquement visuel, avec des changements de tempo soigneusement calculés. L'une des innovations de la revue était l'emploi d'un film : tandis que Josephine dansait un black bottom, on projetait un film d'elle dansant un black bottom. Pour Josephine, le spectacle des Folies était guère différent de l'année précédente : dans une scène intitulée "Plantation", on la voyait dans une tenue déguenillée semblable à celle qu'elle portait dans la Revue Nègre. Une nouvelle fois, on la voyait avec une ceinture de banaes, mais plus anguleuses et pailletées.

Josephine la scandaleuse à travers le monde

Après un premier film désastreux, "La Sirène des Tropiques", Josephine prit conscience avec Pepito que sa popularité s'essoufflait et qu'un changement s'imposait. Pepito avait son idée là-dessus et Josephine l'adopta aussitôt : une tournée mondiale qui devait commencer en mars 1928. Avant de quitter Paris, elle organisa une représentation d'adieu salle Pleyel en janvier 1928.

Vienne était la première étape de la tournée européenne de Josephine, et avant même qu'elle n'y arrive, une opposition s'était organisée contre son spectacle. Elle fut la cible d'un groupe estudiantin de droite qui annonça son intention d'empêcher les artistes de couleur de se produire à Vienne. Les étudiants étaient également furieux de l'argent que gagnait Josephine, et qui, selon eux, aurait mieux fait d'aller aux Autrichiens. Enfin, il y avait une question de moralité : ils avaient entendu qu'elles se montrait pratiquement nue et que ses danses étaient obscènes. Ces étudiants eurent l'appui de l'Eglise catholique. Tout ce raffut fit de l'arrivée de Josephine à Vienne un grand événement. Pour avertir les gens du péril que constituait Josephine, les cloches de Saint-Paul et d'autres églises se mirent à sonner. Pepito, pour qui c'était autant de publicité, était enchanté. Les groupes conservateurs se révélèrent assez puissants pour obtenir du conseil municipal qu'il empêche Josephine de se produire comme prévu au théâtre Ronacher. Pepito trouva un théâtre plus petit, le Johann Strauss. Cependant, loin de se calmer, l'opposition s'adressa au Parlement afin qu'il interdise l'exhibition de Josephine. Les députés consacrèrent un après-midi à discuter de la perversité du numéro et à échanger des commentaires le plus souvent défavorables sur son corps et sur sa couleur. Néanmoins, Josephine allait danser. Aussi l'église Saint-Paul, qui se trouvait à côté du théâtre, annonça un office de trois jours en expiation des outrages à la moralité commis par la danseuse. Le soir de la première, on fit à nouveau sonner les cloches dans le vain espoir de détourner le public du péché. La soirée se passa sans incident et les applaudissements ne manquèrent pas.

Lorsqu'elle quitta Vienne pour poursuivre sa tournée en Hongrie, en Yougoslavie, au Danemark, en Roumanie, en Tchécoslovaquie et en Allemagne, Josephine continua de susciter la controverse. A Budapest, elle dut exécuter devant le ministre de l'Intérieur et un comité de censeur pour qu'on lui accorde officiellement le droit de se produire. A Prague, elle dut se réfugier sur le toit de sa voiture. En 1929, à Munich, la police interdit son spectacle sous prétexte qu'elle pouvait provoquer des désordres et corrompre les moeurs. En Argentine, on la considérait également comme une âme perdue, un objet de scandale, un démon d'immoralité. Ainsi, durant ses voyages animés, Josephine parlait beaucoup de la haine et de l'amour au niveau international. De là vint l'idée à Pepito d'écrire avec Felix de la Camara le roman Mon sang dans tes veines. Pendant deux ans, Josephine et Pepito ne rentrèrent à Paris que pour de brefs séjours. Ils allèrent en Autriche, en Hongrie, en Roumanie, en Italie, en Espagne, en Allemagne, au Danemark, en Suède, en Norvège, en Hollande, en Argentine, au Chili, en Uruguay et au Brésil. Si tout le monde ne vit pas Josephine en chair et en os, tout le monde ou presque vit ses affiches. Les journaux parlaient d'elle et publiaient sa photographie. Ses enregistrements se diffusaient dans toute l'Europe et ses Mémoires furent traduites en allemand, en espagnol, en italien.

 
Joséphine Baker , femme d'honneur
Joséphine Baker , femme d'honneur

Josephine Baker et l'opérette

A l'automne 1934, Josephine connut un brillant succès dans le rôle vedette de "la Créole" d'Offenbach. Il s'agissait pour elle d'un nouveau défi. Elle n'avait jamais jusqu'ici joué dans un théâtre parisien autre qu'un music-hell, et jamais elle n'avait chanté d'opérette. Son rôle était celui d'une Jamaïquaine, fille d'un Anglais et d'une indigène, qui, séduite et abandonnée par un marin français, suit celui-ci en France. La plupart des critiques convinrent que l'opérette était ratée et ne valait d'être vue que pour Josephine. Mais cette dernière était si bonne que, des mois durant, le Théâtre de Marigny, près des Champs Elysées, ne désemplit pas.

Josephine actrice

Avant d'entamer une carrière cinématographique, Josephine avait été filmée plusieurs fois, notamment pour les Actualités Gaumont suite au succès de la Revue Nègre, puis lors de ses spectacles de 1926 et 1927 aux Folies Bergère.

Mais c'est Maurice Dekobra qui lui met le pied à l'étrier en l'engageant pour son film "La Sirène des Tropiques". Le film, muet, fut tourné au cours de l'été 1927 dans la forêt de Fontainebleau, l'essentiel de l'action étant sensée se passer aux Antilles... Le fil conducteur de cette fiction était assez badine : une innocente jeune-fille des tropiques aboutit à Paris, où elle danse et se transforme en femme élégante grâce aux vêtements qu'elle porte. Le film ne fut jamais un chef d'oeuvre. Pour Josephine, ce fut une humiliation.

Les deux principaux films que tourna Josephine dans les années trente, "Zouzou" en 1934 et "Princesse Tam-Tam" en 1935, furent créés comme des moyens de propagande à son profit. "Zouzou", comédie romantique légère, avait pour autre vedette Jean Gabin. Josephine, dans le rôle d'une blanchisseuse, est consacrée à Paris. Ce nouveau film laisse ainsi encore croire que la parisianisation est possible : les carrières sont ouvertes au talent. Si Josephine avait détesté "La Sirène des Tropiques", elle adorait "Zouzou", qu'elle identifiait à l'histoire de sa vie.

Dans "Princesse Tam-Tam", même histoire de métamorphose dans un décor nord-américain, un romancier français blasé rêve de faire d'une gardienne de chèvres tunisienne une femme éblouissante qu'il puisse emmener à Paris. Le rêve se réalise mais pour finir, de retour dans son pays après son prodigieux voyage, la petite Nord-Africaine épouse le domestique du romancier et le romancier retrouve sa femme.

Le fiasco des Ziegfeld Follies

Après avoir passé dix ans en France, conquis et reconquis Paris, fait ses preuves sur l'écran aussi bien que sur scène, Josephine avait envie de retourner sans son pays et de briller à Broadway comme aux Champs-Elysées. Ainsi, elle participerait aux Ziegfeld Follies de 1936. Les Ziegfeld Follies étaient, aux Etats-Unis, ce qui se rapprochait le plus des revues parisiennes. Des répétitions intensives avaient été prévues pour ce très sompteux spectacle. Les numéros prévus pour elle à l'origine étaient du genre de ce que faisaient les noirs depuis quelques années sur les scènes new-yorkaises. Mais lorsque le metteur en scène, John Murray Anderson, vit Josephine en répétition, il changea d'idée, mesurant à quel point elle avait changé depuis son départ. Son premier numéro était une danse endiablée du style conga qui descendait en ligne droite de ce qu'elle avait fait à Paris. De même que le costume qu'elle portait : une version stylisée de sa fameuse ceinture de bananes, mais où les bananes étaient remplacées par des défenses.

Les critiques furent accablantes. Dans la salle immense du Winter Garden où se produisaient les Follies à New York, on entendait difficilement sa voix. Le Time fut très dur : "Josephine Baker est la fille d'une laveuse de linge de Saint Louis qui est sortie d'une revue nègre burlesque pour connaître soudain à Paris une vie d'adulation et de luxe durant le boom des années vingt. Du point de vue de l'attrait sexuel, pour les Européens blasés genre amateurs de jazz, une fille nègre a toujours une longueur d'avance. La nuance fauve particulière de la peau nue de la grande et filiforme Josephine Baker a fouetté le sang des Français. Mais pour les spectateurs de Manhattan qui l'ont vue la semaine dernière, ce n'était qu'une jeune négresse aux dents de lapin dont le corps ne valait pas mieux que celui de tant d'artistes de cabaret, et qui pour la danse et le chant, se serait fait évincer pratiquement partout en dehors de Paris." (Time, 10 février 1936).

C'était comme artiste, non comme artiste noire, que Baker voulait s'imposer aux Etats-Unis. Mais la chose n'était pas possible. On la priait d'utiliser l'entrée de service de son hôtel ; on lui refusa même l'entrée d'un cabaret. Ces rebuffades lui étaient très pénibles. Quoi qu'il en soit, elle tenait Pepito responsable du fiasco des Follies. Pepito la laissa à New York et rentra seul à Paris. Josephine ouvrit un cabaret où elle se produisait après son travail aux Follies. L'endroit était en fait un restaurant chic, le Mirage, qui fonctionnait comme tel la première partie de la soirée avant de devenir "Chez Josephine Baker". Le club fut un succès. Seulement, Josephine apprit peu de temps après la mort de Pepito, foudroyé par un cancer eu printemps 1936. Ayant compris qu'elle n'avait pas sa place aux Etats-Unis, elle préféra revenir se réfugier à Paris.

Tandis qu'elle était encore aux Ziegfeld Follies, Paul Derval, le directeur des Folies Bergère, vint lui proposer de mener la prochaine revue. Une nouvelle Exposition Universelle devait avoir lieu en 1937, et les Folies comptaient profiter des foules qu'elle attirerait à Paris. Le spectacle devait commencer en automne 1936.

Par ailleurs, Josephine se maria avec Jean Lion, courtier en sucre, riche et mondain, en novembre 1937. En se mariant, elle obtenait la nationalité française. Autrement, sa vie ne changea guère. Quatorze mois après le mariage, elle déposait une demande de divorce. Le juge qui, en 1942, finit par l'accorder, déclara qu'ils n'avaient jamais eu l'occasion d'apprendre à se connaître.

 

Sa « tribu arc-en-ciel »

En 1947, Joséphine s'y installe avec son nouveau mari, le très populaire chef d'orchestre Jo Bouillon qu'elle vient d'épouser dans la chapelle du château. Et dès lors, ça va bouger aux Milandes ! En 1949, Joséphine possède la quasi-totalité du bourg qu'elle proclame « Village du monde ». Un vaste complexe touristique composé d'une ferme de 300 ha, d'un hôtel de luxe, d'un parc de loisirs, d'un restaurant, d'un théâtre va attirer des foules impressionnantes chaque été. Jo Bouillon donne des concerts, mais l'attraction c'est Joséphine qui apparaît avec sa « Tribu arc-en-ciel », les douze enfants de race et de nationalité diverses qu'elle a adoptés au cours de ses multiples voyages.

Mais cette femme n'a aucun sens de l'argent qui lui file entre les doigts (elle engage douze précepteurs pour les enfants et du personnel à gogo), malgré les remontrances de Jo Bouillon, censé tenir les cordons d'une bourse percée. Aux Milandes, on se souvient des scènes de ménage du couple qui se chamaillait à la fin jusque sur le marché. Lassé par les caprices et l'insouciance de Joséphine, qui a tenté un « come back » sur scène en 1951 pour tenter de renflouer les finances très mal en point, Jo Bouillon quittait définitivement la France en 1961 pour aller ouvrir un restaurant en Argentine. Joséphine et les Milandes s'enfoncèrent alors lentement dans les sables mouvants de l'oubli.

La photo en noir et blanc est terrible. Un fatras de boîtes de conserves et de cartons ficelés à la va-vite s'étale aux pieds d'une femme assise dehors sous la pluie, mal fagotée dans une robe de chambre, en chaussettes de grosse laine, coiffée d'un incroyable bonnet de nuit. Le regard mauvais est celui d'une combattante vaincue. Joséphine Baker, icône de l'élégance, hier adulée, couverte de décorations - Légion d'honneur, Croix de Guerre, médailles de la Résistance - est à la rue, seule, endettée jusque par-dessus la tête, chassée par ses créanciers de son « château en Espagne »… périgourdin.

Mais aujourd'hui, le château revit et avec lui Joséphine qui serait sûrement heureuse de voir ce qu'il est devenu depuis que la famille de Labarre, de Bergerac, l'a racheté. Leur fille, Angélique de Saint-Exupéry reconstitue patiemment le mobilier, le cadre de l'époque Joséphine et la formidable carrière d'une artiste qui rêvait trop. Elle a retrouvé ses robes, la ceinture de bananes déniché chez un fan, des enregistrements radiophoniques qui accompagnent le visiteur.

 

                                Info de la pintade rose OWN

Joséphine Baker , femme d'honneur Joséphine Baker , femme d'honneur
Joséphine Baker , femme d'honneur
C'est une femme d'exception !

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1939-1945 : Un engagement volontaire dans la Résistance

L'entrée en guerre

En septembre 1939, quand la France déclara la guerre à l'Allemagne en réponse à l'invasion de la Pologne, Josephine fut recrutée par le Deuxième Bureau. On y cherchait en effet des gens dont leur profession permettait de se déplacer librement et de recueillir des informations. Dans les faits, ce fut Daniel Marouani, frêre aîné de l'agent de Josephine, qui suggéra à Jacques Abtey, chef du contre-espionnage militaire à Paris, de l'engager. Ainsi, durant la drôle de guerre, entre septembre 1939 et mai 1940, Josephine glana toutes les informations qu'elle put sur l'emplacement des troupes allemandes auprès des officiels qu'elle rencontrait dans des soirées. Elle reprenait le soir sa place au Casino de Paris. De plus, dans l'après-midi, elle consacrait quelques heures au tournage de son dernier film "Fausse alerte". Ce long métrage, qui fut pourtant entièrement tourné et officiellement diffusé, passa inaperçu. Son héroïne ne le mentionna pas dans ses mémoires et la débutante Micheline Presle, qui campait là l'un de ses tout premiers rôles, avoue aujourd'hui n'en avoir conservé qu'un vague souvenir, tant le contexte de l'époque fit de cette production une oeuvre bâclée. Enfin, elle soutint le moral des troupes en se produisant avec Maurice Chevalier sur la ligne Maginot.

Les représentations du Casino de Paris furent définitivement interrompues lorsque les Allemands eurent franchis la ligne Maginot. Josephine gagna en voiture le château des Milandes, en Dordogne, où elle vivait depuis 1936. Jacques Abtey, lui, avait décidé de rejoindre de Gaulle à Londres et d'établir une liaison entre les réseaux de résistance de France et d'Angleterre. Il espérait que Josephine trouverait un moyen de l'aider. Ainsi, durant l'été 1940, il retrouva Josephine aux Milandes qui abritaient également un officier de marine français né au Mexique, un aviateur breton et un couple de réfugiés belges. Pour mieux s'organiser, Josephine se dota de moyens sophistiqués en faisant installer un puissant récepteur radio dans la grosse tour du château.

L'aventure africaine

Abtey prit contact avec le colonel Paillole, qui dirigeait le contre-espionnage militaire à Marseille. Il deviendrait Jean-François Hébert, ancien artiste de music-hall et désormais secrétaire et assistant de Josephine. Celle-ci était sensée partir en tournée au Portugal et en Amérique du Sud, et Abtey l'accompagnerait, apportant au Portugal des renseignements à transmettre en Angleterre. Ces renseignements étaient écrits à l'encre sympathique sur les partitions de Josephine. Seulement, Josephine devait reprendre contact avec Paillole : elle partit donc pour Marseille. Rien ne justifiant sa présence dans la cité phocéenne, elle y reprit "la Créole", l'opérette qu'elle avait jouée à Paris en 1934. Abtey, toujours au Portugal, reçut des instructions de Londres : il transmettrait à de Gaulle et à ses alliés britanniques les informations que recueilleraient en France Paillole et son réseau de résistance. Baker et lui seraient basés au Maroc, où Paillole ferait parvenir à Abtey les renseignements qu'il apporterait à son tour au Portugal ; du Portugal, un contact direct pouvait être établi avec Londres. En partant pour le Maroc, Josephine et Abtey purent aider Solmsen, producteur de cinéma d'origine allemande, et son ami Fritz à quitter la France. Ainsi se retrouvèrent-ils tous à Casablanca. Abtey n'ayant pu obtenir de visa, Josephine se rendit seule au Portugal transmettre les informations de Paillole. De retour au Maroc et désormais installée à Marrakech, elle reprit sa vie avec Abtey. Elle y avait des amis importants : Moulay Larbi el-Alaoui, le cousin du sultan, et Si Mohammed Menebhi, son beau-frère, fils de l'ex-grand-vizir, qui occupait à Marrakech le palais de son père. Grâce à eux, Josephine fit la connaissance de Si Thami el-Glaoui, le puissant pacha de Marrakech.

Une absence provisoire

Josephine tomba malade en juin 1941. Elle entra à cette date à la clinique Mers Sultan à Casablanca et n'en ressortit qu'en 1942. Non seulement sa carrière d'agent de renseignements militaire était terminée, mais sa vie même faillit prendre fin par trois fois. A l'origine du mal, Lynn Haney, auteur d'une biographie de Josephine, parlera de fausse couche donnant lieu à une infection. Jacqueline Abtey, elle, parlera d'une mauvaise réaction à une injection d'Ipedol. Ce ne fut qu'un an après son entrée en clinique qu'elle fut assez forte pour subir une opération. Quand les troupes américaines entrèrent à Casablanca, Josephine voulut sortir les voir. Un mois plus tard, elle quittait la clinique de Casablanca et retournait à Marrakech achever de se rétablir. Mais elle tomba à nouveau malade, atteinte cette fois-ci de paratyphoïde. Dès qu'elle se sentit mieux, Sidney William, directeur des activités de la Croix Rouge au profit des soldats noirs américains d'Angleterre et d'Afrique du Nord, vint la chercher : il lui demanda de chanter pour l'ouverture du club de la Croix Rouge destiné aux soldats américains noirs de Casablanca. Elle accepta, et, en mars 1943, elle se retrouva à chanter en public pour la première fois depuis deux ans.

Un come-back en forme de propagande

Josephine se mit à chanter régulièrement pour les soldats français, britanniques et américains d'Afrique du Nord. Elle devint à cette époque une vraie gaulliste. Ainsi, au printemps 1943, de Gaulle installant à Alger son quartier général, il lui offrit une petite croix de Lorraine en or pour la remercier de ses services. Elle était son ambassadeur, son instrument de propagande en Afrique du Nord. Au cours d'une longue tournée avec Abtey, sur ordre militaire, Si Mohammed Menebhi les accompagna, déguisé en interprète. Tous trois traversèrent en jeep toute l'Afrique du Nord, de Marrakech au Caire. Du Caire, ils gagnèrent Beyrouth par avion pour poursuivre leur tournée à travers le Moyen-Orient. En Syrie et en Palestine aussi bien qu'au Liban, ils donnèrent des représentations au profit de la résistance. Essentiellement en reconnaissance des services de propagande qu'elle avait rendus au cours de cette impressionnante tournée, on la fit sous-lieutenant des troupes féminines auxiliaires de l'armée de l'air française.

Le retour en France

Après la libération de Paris, en août 1944, Josephine rentra en France avec les autres femmes de l'armée de l'air, par train d'Alger à Oran, puis par bateau jusqu'à Marseille, où elle débarqua en octobre.

On la vit goûter à nouveau l'air de Paris et descendre les Champs Elysées dans son uniforme, poursuivie par une meute de journalistes. Désormais, elle donnait des spectacles dans toute la France pour l'armée et les hôpitaux. Elle prit pour chef d'orchestre Jo Bouillon et refusa de se faire payer. Après le sud puis l'est de la France, vint l'entrée en Allemagne. Buchenwald la surprit dans toute son horreur ; elle chanta pour les survivants. Puis, ce fut une tournée qui emmena Josephine et l'orchestre de Jo Bouillon en Suisse, en Belgique, en Allemagne, en Norvège, en Finlande, au Danemark et en Suède. Durant l'année 1946, elle continua d'avoir des ennuis de santé, et, en octobre 1946, elle était dans une clinique de Neuilly pour une nouvelle opération au ventre lorsqu'elle fut décorée de la médaille de la Résistance. Le colonel de Boissoudy lui épingla sa médaille sous les yeux de madame de Boissieu, la fille de de Gaulle.

L'activité de résistante de Josephine fut rendue publique en 1949 à travers un ouvrage de son co-équipier, Jacques Abtey, La Guerre secrère de Josephine Baker, accompagné d'une lettre liminaire de de Gaulle, puis à nouveau en 1961, à travers un récit romancé.

La véritable récompense de ces années de guerre eut lieu le 18 août 1961 aux Milandes. Ce jour là, le Général Valin remit à Josephine les insignes de la Légion d'honneur, ainsi que la Croix de Guerre avec palme.

                                                       La pintade rose own

 

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Jos%C3%A9phine_Baker

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