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Publié par La pintade rose

Sharbat Gula, Mona Lisa afghane et icône déchue au Pakistan - 30 ans d'histoire

Sharbat Gula, dite Mona Lisa ou la fille afghane, en 1984 - 12 ans, en 2002 - 30 ans, et encore quelques années plus tard...
Sharbat Gula, dite Mona Lisa ou la fille afghane, en 1984 - 12 ans, en 2002 - 30 ans, et encore quelques années plus tard...
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C'est une étrange affaire qui faisait la Une des journaux afghans en février 2015. Dont l'épilogue s'est joué ce 27 octobre 2016. Une image qui nous renvoyait des années en arrière, un passé d'où surgissent des yeux de cristal gris-vert. Sharbat Gula avait été surnommée la Mona Lisa du Tiers Monde. Elle a été arrêtée pour détention de faux papiers.

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C'était en 1984 et le visage de cette très jeune Afghane avait fait la Une du National Geographic. Trente ans plus tard, elle occupe les manchettes des quotidiens pakistanais pour une sordide histoire de faux papiers.

Il est des hasards troublants. Le 25 février 2015, Amnesty International publie son rapport annuel, compte rendu calamiteux d'une année 2014 effrayante pour les réfugiés à travers le monde, en particulier les femmes, surtout en Asie centrale. Ce même jour Sharbat Gula refait surface, icône lointaine du malheur des déplacés, et cette fois renvoyée aux faits divers par divers journaux pakistanais, dont le très sérieux Dawn.

A la Une du quotidien Dawn du 25 février 2015 : "La fille afghane sous les feux de la lumière une fois encore, mais cette fois prise entre les griffes de la Nadra
A la Une du quotidien Dawn du 25 février 2015 : "La fille afghane sous les feux de la lumière une fois encore, mais cette fois prise entre les griffes de la Nadra 

La jeune pachtoune Sharbat Gula avait alors 12 ans. Au mitant de ces années 1980, bien involontairement elle incarna le visage des réfugiés afghans, poussés à s'exiler après l'intervention soviétique en 1979, et la domination consécutive de l'Urss sur Kaboul. C'était un autre temps, celui d'un monde partagé en deux camps et d'avant les Talibans, où les maîtres de la géopolitique régnaient à Washington et à Moscou. La propagande allait bon train ici et là, et le visage effrayé de cette enfant du malheur, avec ses yeux rivés sur nous, spectateurs lecteurs, incarnait le mal d'une Union soviétique accrochée à son empire. Ses parents avaient été tués dans les combats. Le photographe de cette icône s'appelait Steve McCurry, tandis que son sujet n'avait pas de nom, juste "the afghan girl, la fille afghane", la Mona Lisa afghane, référence à la Joconde de Leonardo Da Vinci, ou encore L'Afghane aux yeux verts, un anonymat de 17 ans.

Puis advint le 11 septembre 2001, les Twin Towers traversées et meurtries par des avions détournés, le surgissement d'Al Qaida, et la riposte américaine contre l'Afghanistan, dominé depuis 1996 par les Talibans.

En 2002, une équipe du National Geographic embarquée par les troupes américaines tenta de la retrouver. Le camp où elle avait séjourné au Pakistan était en passe d'être fermé. Des dizaines de candidates prétendaient être la fille afghane, des dizaines d'hommes affirmaient être son mari. Les dollars brillaient sans doute devant leurs yeux.

Quand régnait l'ordre et la paix

Mais Mona Lisa était repartie dans son village natal avec sa grand mère, fut mariée à 14 ans, devint fervente dévote, fière de porter la burqa. Elle lança aux journalistes qui l'avaient enfin retrouvée en 2002, pour la photographier encore une fois : "La vie sous les Talibans était meilleure. Parce que régnaient l'ordre et la paix." Douchés sans doute par ce politiquement inattendu et incorrect, ils laissèrent la fille afghane replonger dans l'anonymat.

En 2005, cependant, sa représentation cinématographie, silhouette furtive à 1h34 du début du film, clin d'oeil, apparut brièvement dans le 9ème escadron, oeuvre russe magnifique de Fiodor Bondartchouk, charge impitoyable contre l'aventure soviétique en Afghanistan.

Malala plutôt que Sharbat

Le temps a passé, et d'autres images, d'autres madones plus convenables, victimes  des Talibans, ont remplacé la fille aux yeux verts. Aujourd'hui nous ne sommes plus Sharbat, mais nous sommes tous et toutes Malala, son visage ravagé par un attentat, ses foulards colorés, ses discours de grande personne à la tribune des Nations Unies.

La Mona Lisa Afgane ! C'est triste trente ans après !!!
La Mona Lisa Afgane ! C'est triste trente ans après !!!

Et voilà, qu'à 40 ans passés, les yeux de Sharbat nous fixent à nouveau. Le visage n'est pas moins souriant que 30 ou 10 ans plus tôt, les cernes le creusent, et le foulard noir l'assombrit. Mais le regard est toujours aussi clair. Ce cliché est celui d'une photo d'identité, apposée sur une carte d'identité pakistanaise, un document qui aurait été obtenu frauduleusement, en même temps que ceux de deux hommes, présentés comme ses fils.

En violation des règles pakistanaise

Et au Pakistan, où les autorités voudraient nous faire croire que la corruption est absente, que les papiers d'identité ne sont certainement jamais falsifiés, quoique pays classé 126ème sur 175 par l'organisation Transparency international, ce faux là est devenu affaire d'Etat. "En violation des règles et règlements, des employés de la NADRA - National Database Registration Authority - bureau d'enregistrement des données nationales -, ont délivré une carte d'identité à la femme Afghane Sharbat Bibi (du nom de son époux, ndlr)." Employés immédiatement licenciés nous apprennent encore les journaux anglophones pakistanais

Le reste n'est que mystère : pourquoi refuser à cette femme la nationalité pakistanaise ? Pourquoi l'a-t-elle demandée ? Avec quel argent aurait-elle corrompu ces fonctionnaires ? Que fait-elle aujourd'hui ? Qui sont ses deux supposés fils ? Ont-ils étaient soupçonnés de travailler pour les talibans ? Pourquoi ce qui semble une banale affaire de faux papiers devient-elle une affaire d'Etat ? Points de suspension...

Une dépêche de l'Agence France presse, datée du mercredi 25 février nous apprend que les habitants du quartier populaire de Nauthia Qadeem, à Peshawar, affirment que le mari de Sharbat y travaillait comme boulanger, mais que toute la famille, après l'invalidation de ses papiers, a plié bagages, voilà  environ un mois, sans laisser d'adresse...

Elle a donc été rattrapée quelque 18 mois plus tard. En cas de condamnation, Sharbat Gula pourrait théoriquement écoper de 7 à 14 ans de prison et d'une amende allant de 3000 à 5000 dollars. Toutefois, nombre d'Afghans reconnus coupables de faits similaires ont été expulsés du pays sans passer par la prison.

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