Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par La pintade rose

Une Diva, une cantatrice à la voix incomparable et tragédienne accomplie, l'opéra retrouve la faveur du public. Ses dons prodigieux lui permettent d'interpréter au cours de sa brève carrière 53 rôles des plus diverses. Elle réinvente le Théatre "je ne suis pas une chanteuse mais une comédienne qui chante"

En 1954, pour atteindre une plus grande vérité dramatique, plus importante pour elle que le beauté formelle, elle s'impose un régime aux résultats spectaculaires en perdant 40 kilos. Elle se débarrasse de son allure pataude. Pourtant, cette inlassable travailleuse est rarement satisfaite "Comment puis-je faire de mon mieux, mieux qu'hier et toujours mieux "

Irremplaçable, incomparable, la Callas est la dernière, pour ma part, des divas mystiques. Après elle, les Cantatrices sont davantage des professionnelles que des grandes prêtresses de l'art.

                                                              la pintade rose 

Quarante ans après sa mort, Maria Callas, c’est étonnant, continue d’incarner LA diva… Celle qui chante les plus grands rôles de l’opéra : Tosca, La Traviata, Lucia di Lammermoor, Norma… avec les plus grands chefs et sur les plus grandes scènes du monde… Et diva, dans son sens plus vulgaire d’éternelle capricieuse, belle, flambeuse, jouant à cache-cache avec les paparazzis, imprévisible, capable d’annuler un opéra à la dernière minute… Maria Callas fut tout cela. Mais elle fut bien autre chose.

La Callas c’est d’abord le mystère d’une voix. Unique, étrange. À la fois brute et raffinée, somptueuse et anarchique, toujours dérangeante. Qui, si aujourd’hui elle passe pour une référence absolue, la voix de Callas de son vivant, fut méprisée, conspuée : « Une voix laide » disaient certains.

 

Maria Callas c’est aussi une artiste engagée de tout son corps et de toute son âme dans la musique et le théâtre, prête à tous les risques pour atteindre la perfection de son art. Jusqu’au sacrifice. Jusqu’à l’incandescence. Même en amour.

Sophie Cecilia Kalos naît au Flower Hospital[3] de New York, à Manhattan, le  de Georges Kaloyeropoulos[b]et d’Evangelia (dite Litsa) Dimitriadou. On ignore la date exacte à laquelle le nom de Callas remplaça Kalos, qui lui-même avait remplacé Kaloyeropoulos, ni même s’il l’a réellement remplacé[c]. On sait surtout que ce fut un nom d’artiste. Au moment de quitter la Grèce pour les États-Unis, le 30 mars 1945, Maria indique que son nom de scène est « Mary Callas » ; quand elle part pour l’Italie en 1947, son nom de scène mentionné sur sa demande de passeport est cette fois « Maria Callas ». Quoi qu’il en soit, « Kalos » reste le seul nom sous lequel Maria Callas a été enregistrée sur le sol américain[d]. Elle conserve ce nom, inscrit sur toutes les pièces d’administration et passeports, toute sa vie active jusqu’en 1966, année où elle renoncera officiellement à la nationalité américaine à l’ambassade des États-Unis de Paris. Le temps de leur adaptation à une existence toute nouvelle fit retarder le baptême de Maria et c’est seulement le 26 février 1926 qu’elle fut baptisée selon le rite orthodoxe et qu’elle reçoit les deux prénoms choisis par ses parrains : Anna et Maria. Pour le pays d’origine de sa famille – où la religion orthodoxe est une religion d’État – elle sera ainsi Anna Maria Sophia Cecilia Kaloyeropoulou (en grec moderne : Î†ννα ΜαρÎŻα ΚαλογεροποĎŤλου). Pendant sa scolarité à New York, elle se fait prénommer régulièrement Marianna[e] ou Mary Anna, Mary étant le prénom que lui conservent jusqu’à la fin tous ses intimes.

Georges Kaloyeropoulos, fils de paysan, tient une pharmacie à Meligalas, une bourgade de Messénie tandis que sa femme Evangelia, est fille de colonel. Le couple a une fille, Yakinthi (dite Jackie), née en , et un garçon, Vassilis, né en 1920 mais qui ne survit pas à une méningite au cours de l'été 1922. Le commerce de Georges fait vivre très honnêtement la petite famille et lui attire une certaine reconnaissance sociale. Mais le ménage est mal assorti. Passés les premiers temps, l’incompatibilité d’humeur des époux se révèle rapidement et les incartades du séduisant pharmacien conduisent régulièrement à une situation explosive. Le chef de famille décide brusquement de partir pour l’étranger afin de trouver, déclare-t-il, de meilleures conditions de vie. Mais probablement aussi avec le secret espoir qu’un changement de décor ramène son couple à une meilleure entente. Évangélia doit accepter contre son gré ce départ : elle est enceinte de cinq mois lorsqu’ils embarquent pour les États-Unis en 1923[f].

Aux États-UnisModifier

Leur nouvelle vie commence dans le quartier grec de New York, surnommé la « petite Athènes », où le docteur Lantzounis, un ami précédemment émigré et futur parrain de Maria, a prévu de les loger. L'appartement est situé à Astoria, au nord du Queens, face à l’île de Manhattan où naîtra Maria. La venue au monde d’une fille est une très grande déception pour sa mère qui espérait un garçon pour compenser la perte du regretté Vassilis, aussi refuse-t-elle de la prendre dans ses bras pendant les quatre premiers jours qui suivent sa naissance[4]. Son caractère s’aigrit et pèse lourdement sur l’ambiance familiale durant les années suivantes. Déçue par son mariage, elle va reporter toute son ambition sur sa fille : alors qu'elle rêvait d'être une actrice riche et célèbre, elle s'accomplira à travers Maria[5].

Georges était parti de Grèce avec un pécule suffisant pour monter un nouveau commerce. Mais l’adaptation à une nouvelle vie, les petits métiers provisoires, l’assimilation préalable de la langue, l’attente de l’obtention d’un diplôme pour exercer sa profession de pharmacien vont longtemps différer le projet. Aux dires de Lantzounis, l’insouciant pharmacien « se comporte comme un banquier » dès le début et fait vivre sa famille au-dessus de ses moyens. Au bout de cinq ans, le ménage n’a plus d’économies et quand Georges ouvre enfin la « Splendid Pharmacy » à Manhattan en 1929, il doit emprunter en grande partie auprès de son fidèle ami. Le commerce - qui est en fait un « drugstore » au sens américain du terme - est fréquenté par une clientèle en majorité grecque et prospère jusqu’au krach boursier de l’automne 1929.

Le seul événement notable de l’enfance de Maria avant l’âge de 5 ans est son accident en juillet 1928, quand elle traverse une rue imprudemment pour rejoindre sa sœur jouant sur le trottoir d’en face, et se fait accrocher par une voiture. Elle s’en sort avec une commotion cérébrale qui l’aurait laissée inconsciente pendant une douzaine de jours pour le moins et près de trois semaines en hôpital dans un état fiévreux et « nébuleux » (selon le mot de la victime en 1956). Sa mère ajouta à cette aventure, reprise généralement dans les biographies, que son humeur en avait été assombrie et plus agitée. L’événement n’a cependant pas marqué pareillement tous les esprits. À cet endroit, Petsalis-Diomidis relate un effort de mémoire de Jackie : « Je m’en souviens à peine. Elle n’est pas restée longtemps à l’hôpital et je ne crois pas que cet accident lui ait fait le moindre mal. »[6],[g].

Les Kaloyeropoulos déménagent neuf fois en huit ans, d’abord pour des appartements plus confortables puis vers de plus modestes. Cette dégradation de situation n’est pas faite pour atténuer l’irascibilité de la mère, soucieuse de paraître. Georges multiplie les aventures, ce qui n'aide pas Evangelia à aller mieux. Les deux filles changent cinq fois d'école. Celles-ci, qui ne peuvent compter sur la tendresse maternelle et plaignent la faiblesse de leur père, font front pour résister à une mère naviguant entre crises d’hystérie et profondes dépressions. Après une tentative de suicide d’Évangélia, Georges ne s'émeut pas, les relations entre époux sont définitivement rompues. La pharmacie est fermée et Georges prend un emploi de représentant itinérant, afin de rentrer au foyer le moins souvent possible.

La pintade rose 

 

Un foyer décomposéModifier

Bien que vivant désormais comme un satellite, Georges reste celui qui fait subsister sa petite famille mais, au grand dam de son épouse, avec parcimonie. Souvent invisible — « un détail dans notre existence », va jusqu’à dire Jackie — il ne néglige pourtant pas de subvenir aux besoins de ses filles. Il suit autant qu’il lui est permis l’instruction de ses enfants et surtout les progrès de la jeune Maria — Jackie termine ses études en 1935 — dont il se montre très fier. De nature calme mais répugnant aux polémiques et trop faible face à une mère autocratique qui l’éloigne comme un importun, il s’efforce d’apprivoiser les deux sœurs élevées dans le mépris de leur père. Il laisse de fait dans l’esprit des deux filles, auxquelles manque tant l’affection paternelle, une impression confuse. Jackie résume bien la situation où elles vivaient toutes les deux : « Nous avions été trop influencées contre lui et nous nous sentions embarrassées de ses attentions[7]. » Maria, qui aurait confié un jour « personne ne m’aimait et je n’aimais personne sauf mon père[8],[h] », en a gardé un sentiment de culpabilité qui a dû accentuer son ressentiment contre sa mère[i]. C’est d’ailleurs ce père qu’elle rejoindra quand elle reviendra aux États-Unis pour entamer une carrière indécise.

Si le caractère de Jackie tire du côté de son père, Maria a hérité en effet du tempérament irréconciliable d'Evangelia. En 1957, au cours d'un entretien télévisé, elle confie au journaliste Norman Ross : « À l'âge auquel les enfants devraient être heureux, je n'ai pas eu cette chance. J'aurais souhaité l'avoir. » Elle est encore plus précise dans Time Magazine :

« Ma sœur était mince, belle et attirante si bien que ma mère l'a toujours préférée à moi. J'étais un vilain petit canard, grosse, maladroite et mal-aimée. Il est cruel pour un enfant de ressentir qu'il est laid et non désiré… Je ne lui pardonnerai jamais de m'avoir volé mon enfance. Pendant toutes les années où j'aurais dû jouer et grandir, je chantais ou gagnais de l'argent. J'avais toutes les bontés pour elle et tout ce qu'elle me rendait était du mal…[4] »

De fait, la relation des souvenirs d’Evangelia montre une préférence marquée pour Jackie, note Jacques Lorcey qui penche vers l’idée d’un antagonisme existentiel entre la mère et sa fille cadette. Jackie a nié avoir été préférée à sa sœur et a déclaré que leur mère était plutôt fascinée par Maria qui lui ressemblait tant de caractère et qui, petite, avait beaucoup de charme. Petsalis-Diomidis est moins catégorique que la majorité des biographes sur l’ambiance de cette période : Evangelia semble loin d’avoir été la mégère que décrira plus tard Callas pour contrer les invectives maternelles. Cette femme dominatrice, avide de notoriété et déçue dans ses ambitions, pouvait être parfois exécrable mais elle savait aussi se montrer affable, imaginative, enjouée, voire espiègle. Le musicologue Roland Mancini[9], John Ardoin[10] et Arianna Stassinopoulos[11] ont surtout cette conviction que sans la détermination de sa mère, il n’y aurait probablement pas eu de Maria Callas. Evangelia a réussi en effet à la convaincre qu’elle pouvait devenir une cantatrice reconnue. S’est-elle souvenue qu’elle était elle-même la fille du « Rossignol de Stylis »[j] ? Ayant dû renoncer personnellement à son rêve d’une carrière théâtrale, elle ne laissera pas passer un talent qui aura ainsi sauté une génération.

La découverte du chantModifier

Si jusque là les enfants avaient été les témoins forcés des affrontements conjugaux, l’éloignement du mari allait justement rapprocher la mère de ses filles et Evangelia allait être plus attentive à leur éducation[k]. Les deux sœurs sont de bonnes élèves et Maria est toujours dans les premières. Assiduité, intelligence vive, capacité de concentration et facilité d’assimilation sont déjà les qualités qui lui serviront durant toute sa carrière. Leur mère les initie à la vie quotidienne et en fait de « bonnes cuisinières et de bonnes ménagères ». Cordon bleu elle-même, elle passe beaucoup de temps à confectionner des petits plats comme pour mieux se concilier sa progéniture. Maria, très gourmande, qui semblait compenser un excès de nervosité ou un manque d’affection, était certes bonne mangeuse mais elle était déjà à cette époque bien charpentée et plutôt ronde que vraiment épaisse[l].

Evangelia sent surtout l’occasion de revenir à ses penchants artistiques. Elle achète un phonographe et la musique envahit la vie familiale. La radio transmettait à cette époque de nombreux opéras du MET[m]. La maison résonne de variétés musicales, mais aussi d’arias des grands chanteurs contemporains, à l’époque fréquemment retransmises ou enregistrées. Les filles écoutent, retiennent et reprennent les mélodies en rivalisant entre elles dans le salon. La mère les encourage à ces loisirs. Avec le peu d’économies – et aussi en forçant la main de Georges – elle parvient à remplacer le piano mécanique par un piano droit et paie quelques leçons à domicile. Les deux filles se disputent le piano. Les promenades en ville et dans les parcs, les visites des musées et des bibliothèques, les auditions de concerts ne sont pas oubliées[n]. Si Jackie, l’aînée, est d’abord celle qui surclasse et entraîne la cadette, cette dernière fait des progrès rapides et montre bientôt un beau brin de voix dont la puissance et la maturité étonnent. « D’une simple jolie voix comme une autre, apparurent alors les premiers signes de quelque chose de spécial. »[12].

Éclosion d’une voixModifier

Le développement vocal de Maria se distingue dès l’âge de 8 ans, c’est-à-dire vers 1931. Pour cette période, les mémoires d’Evangelia sont encore la source principale des biographes[o]. Maria fait l’apprentissage de la musique et du chant à l‘école publique de Washington Heights, quartier de leur domicile. Dès l’année 1933, elle participe à des concerts organisés par son école. Elle chante aux remises des prix. La fille « à la voix d’or », qui d’après un de ses professeurs avait « un rossignol dans la gorge » prend de l’assurance en s’y faisant régulièrement remarquer et collectionne les compliments flatteurs dans un livre d’autographes qu’elle a conservé toute sa vie. Si Callas n’a jamais évoqué son plaisir de chanter à cet âge, elle ne l’a pas nié non plus. En revanche, elle avoua avoir éprouvé une satisfaction personnelle certaine lors d’une interview : « Quand je chantais, je sentais que j’étais vraiment aimée. […] Alors chanter est progressivement devenu le remède à mon complexe d’infériorité. »[4].

Possédant une excellente oreille et une mémoire infaillible, la fillette peut reproduire une chanson « dans le ton original en l’ayant seulement entendu une fois ou deux. ». D’abord des morceaux légers de variétés – La Paloma est sa chanson de prédilection, qu’elle chanta des centaines de fois – des airs d’opérettes et des airs lyriques. Lily Pons est, toujours selon Jackie, la cantatrice préférée de Maria qui s'entraîne à chanter par-dessus ses enregistrements. Ce répertoire « lyrique léger » constitue une première période. « Maria avait une voix douce, une voix d’enfant. […] Elle commença à être reconnaissable (adjectif fameux qui a globalement qualifié la voix de Callas) seulement quand elle se mit à prendre des cours en Grèce. »[13] Qu’elle ait donc chanté à dix ans la « Habanera » de Carmen qu’elle reprenait, dit-elle, « jusqu’à lasser son entourage » et qu’elle enchaînait pour changer avec la polonaise brillante de Philine (« Je suis Titania ») de l’opéra Mignond’Ambroise Thomas, laisse Petsalis-Diomidis incrédule. Les confidences de Callas, jetées, souvent avec exaspération, en pâture aux microphones tendus en toutes circonstances et en tous lieux, ont été entachées parfois de contradictions. De plus, Callas est brouillée avec la chronologie et ne situe jamais les épisodes avec précision. Elle ne se rappelle pas tout à fait non plus - ou ne veut pas se rappeler - certains événements, telle l’intervention d’un maître de chant suédois « voisin d’en face » qui pendant un temps lui donna des rudiments. Il est dit que Maria arriva au Conservatoire d'Athènes, à 15 ans, avec un registre qu’elle pensait de mezzo-soprano. Il est donc permis de penser qu’elle ait mêlé pendant ces années des airs de tessitures très éloignées sans précaution en s’appuyant sur une technique instinctive mais, à l’appréciation d’un professeur de chant, forcément sommaire et vocalement dangereuse. Il semble ainsi que ces écarts vocaux aient été à l’origine de son vibrato dans les aigus, déjà remarqué à ses débuts au Conservatoire[14], dont elle peinera à se débarrasser et qui finira par s’installer vers la fin d’une carrière intense et démesurée.

Une mère imprésarioModifier

Comme le fait remarquer Petsalis-Diomidis, aux États-Unis, c’est l’époque des enfants surdoués comme Shirley Templemais surtout Judy Garland et Deanna Durbin qui chantent ensemble à 15 ans à peine dans Every Sunday en 1936. Evangelia met toute sa volonté pour transformer le « vilain petit canard », selon les propres mots de Maria, en un cygne au chant ensorcelant. Son appétit de considération sociale et d’aisance bourgeoise qu’a trompé un mariage raté avec un homme qu’elle considérait sans ambition et sans culture, a enfin trouvé l’occasion unique de se satisfaire par délégation. En effet, rien a priori ne force Maria, qui a découvert le chant par imitation et en fait au début une simple occupation ludique, à s’engager dans cette voie. Curieuse et avide de connaissances, elle ne pense qu’à s’instruire et se préparer à un bon métier. Elle aurait très bien pu s’en tenir, à l’instar de beaucoup de ses compatriotes grecs, à être chantre de fin d’agapes ou de banquets. Comme le souligne Jacques Lorcey, les jolies voix y sont légion et n’étonnent pas outre mesure. Sa sœur Jackie avait elle-même une belle prédisposition au chant. L’audace d’Evangelia est d’avoir seule misé sur ce don singulier, non sans inconscience puisqu’elle y risque aussi l’avenir de sa fille :« Ma mère me l’a bien fait comprendre. On m’a depuis toujours enfoncé dans le crâne que j’avais ce talent et que j’avais intérêt à ne pas le perdre ! […] Vu la tournure des choses, bien sûr, je n’ai pas à me plaindre. »[15],[p].

La sévérité de Callas à l’égard d’Evangelia fut surtout rétrospective car, d’après sa sœur, la jeune écolière ne fut pas si malheureuse qu’elle voulut le faire croire. Il était dans la nature de Maria de mettre toutes ses capacités dans chaque chose qu’elle faisait; et les bons résultats qu’elle aura obtenus de son apprentissage musical seront des motifs de fierté et de vanité autant pour l’une que pour l’autre. Elle aimait à donner satisfaction à son entourage, et à plus forte raison, cela lui servait à amadouer sa mère. Jackie témoin privilégié fit remarquer : « Oui d’accord, peut-être que [notre mère] forçait Maria à chanter parfois, mais Maria le voulait aussi. » Cependant, on ne peut nier que le zèle maternel a été envahissant et n’a laissé que peu de répit à la jeune fille. De plus, Evangelia surveillait tout, limitait toutes relations de proximité et empêchait même ses enfants d’avoir une simple liaison amicale ou sentimentale. La petite famille vivait en vase clos. Maria était à ce moment-là une fille plutôt introvertie mais son travail de perfectionnement et l’exécution publique du chant comblera peu à peu son manque d’assurance.

Les diverses manifestations scolaires où l’on faisait appel au jeune prodige lui avaient acquis une certaine notoriété de voisinage. « J’étais la petite chanteuse de l’école. Je chantais des opérettes, je jouais un prince chinois, un marin, et d’autres rôles comme ça. »[q]. C’est à l’école qu’elle connut les premiers tracs en public mais aussi l’ivresse du succès. Georgette Kokkinaki, une camarade, se souvient :« Elle n’était pas très ouverte mais quand elle chantait ses yeux noirs expressifs étincelaient. […] Cela lui plaisait beaucoup, on le voyait bien. Même quand le chœur chantait, sa voix se détachait. Nous étions fascinés par sa voix. »[16] On doit rendre encore justice à Evangelia : elle fut un impresario infatigable qui ne manqua guère d’opportunité pour promouvoir sa jeune vedette et la faire chanter en toute occasion, et qui finira par lui faire ouvrir, avant l’âge requis, les conservatoires athéniens. La faisant concourir dans des compétitions miteuses, elle bourre sa fille de sucreries, « parce qu'une bonne voix ne s'épanouit bien que dans la graisse », si bien que Maria devient grassouillette[17].

On[Qui ?] a situé vers la fin de 1934, à New York, la première audition radiophonique de Maria et de Jackie qui se présentèrent ensemble à un concours de jeunes talents, où elles chantèrent en duo Heat that’s free[réf. nécessaire][18]. Maria aurait gagné selon sa mère et sa sœur le premier prix dont la récompense aurait été une montre. Ce concours demeure le seul fait qui soit certain car cette période est même encore aujourd’hui très embrouillée. Maria a toujours maintenu que c’était seulement un lot de consolation et a également répété s’être présentée à d’autres concours. Pour cela, il aurait fallu qu’elle le fît à l’insu de sa sœur et de sa mère qui ne les ont jamais mentionnés ; surtout d’Evangelia pourtant prompte à enrichir sa mythologie personnelle.

John Ardoin, consultant les archives, pensa avoir trouvé une possible prestation de Maria à l'émission L’Heure des amateurs du commandant Bowles du 7 avril 1935. Une jeune fille, dont la voix fait « 16 ans au moins » et dont le père est pharmacien, du nom de Nina Foresti et inscrite sous le nom d’« Anita Duval », y chanta Un bel dì, vedremo (extrait de Madame Butterflyde Puccini[19]. Cette histoire eut sa publicité quand cette aria fut incorporée dans un disque lyrique de 1966. Les informations et les écritures de l’inscription ne correspondant pas, le doute avait prévalu chez la majorité des commentateurs. Nadia Stancioff, vingt ans après, reprit l’événement soi-disant à partir d’une ancienne confidence de la diva. Mais Callas n’a jamais confirmé ni un tel pseudonyme ni une quelconque connivence avec sa mère, et Jackie fut catégorique sur l’impossibilité de ce subterfuge.

Retour en GrèceModifier

La maison d'appartement à Athènes, où La Callas vécu en 1937-1945.
Maria Callas avec son professeur Elvira de Hidalgo en 1954.

En 1937, le couple Kaloyeropoulos se sépare officiellement et Evangelia retourne à Athènes avec ses deux filles.[réf. nécessaire] Evangelia tente dans un premier temps de faire admettre Maria au Conservatoire d'Athènes mais est refusée aux motifs que sa voix n'est pas assez travaillée et qu'elle ne connaît pas le solfège. Elle apprendra ce dernier au piano.

Au cours de l'été 1937, Evangelia contacte Maria Trivella qui dirige le tout récent Conservatoire national d'Athènes. Maria est trop jeune (elle n'a que 14 ans à l'époque) mais qu'importe. Evangelia ment sur l'âge de sa fille et demande à Trivella de lui enseigner le chant moyennant une somme modeste car la famille est désargentée. Trivella se souvient de cette jeune adolescente grassouillette et extrêmement myope, voire quasiment aveugle lorsqu'elle ne portait pas d'énormes verres[r] : « Sa voix avait un timbre chaud, lyrique, intense qui tournoyait, brillant de mille feux, emplissant l'air d'échos mélodieux, cristallins, comme un carillon. Elle était, à plusieurs points de vue, étonnante. Un futur grand talent qu'il fallait contrôler, entraîner, discipliner pour qu'elle jaillisse avec toute sa brillance. »

Dès les premières leçons, le professeur se rend compte que la tessiture de son élève est celle d'un soprano lyrique et non pas d'un contralto comme on le lui avait annoncé. Callas travaillera pendant deux ans avec Trivella. « [C'était] une élève modèle. Fanatique, exigeante avec elle-même, dévouée à ses études corps et âme. Ses progrès étaient phénoménaux. Elle travaillait cinq à six heures par jour… En six mois, elle était capable de chanter les arias les plus difficiles du répertoire. »[1]Quant à Callas, elle dit de son professeur : « Trivella avait des méthodes françaises [d'enseignement du chant] qui consistaient à expirer le chant plutôt par le nez… Je n'avais pas de sons graves venant de la poitrine, ce qui est essentiel pour le bel canto. »[20].

Maria travaille sans discontinuer, voulant être la meilleure. Elle n'a pas d'argent pour s'acheter des chaussures. Qu'importe, elle se rend à ses cours pieds nus dans la neige, comme le raconte (ou affabule ?) sa mère[21]. Pour le gala de fin d'études, elle interprète un duo de Tosca au music-hall Parnasse. Nous sommes le . Evangelia sollicite une nouvelle audition pour sa fille au Conservatoire d'Athènes. Maria interprète à cette occasion Ocean, Thou Mighty Monster. Elvira de Hidalgo se souvient d'avoir « entendu une cascade de sons tempétueux et exagérés mais pleine de rêve et d'émotion. »[1]Enthousiaste, elle l'admet immédiatement dans sa classe mais Evangelia demande à Hidalgo un délai d'un an pour permettre à sa fille d'être diplômée du Conservatoire national grec et de pouvoir alors travailler et gagner quelque argent. À la fin de l'année 1939, Maria intègre le Conservatoire d'Athènes dans la classe d'Elvira de Hidalgo, qui deviendra également sa confidente[1].

Hidalgo parle de son élève comme « d'un phénomène… Elle écoute tous mes élèves : sopranosmezzosténors… Elle pouvait tout entendre ». Callas dit d'elle-même « qu'elle se rend au Conservatoire à dix heures du matin et en repart avec le dernier élève… dévorant la musique »[1] parce que « le moins doué des élèves peut toujours vous apprendre quelque chose que vous, plus doué, n'êtes pas capable de réaliser »[20]. Après plusieurs représentations avec le statut d'étudiante, Hidalgo lui trouve des rôles qui lui permettent de gagner sa vie et de subvenir aux besoins de la famille en ces temps de guerre. Ce sont, pour la plupart des seconds rôles à l'Opéra national de Grèce[1].

Débuts professionnelsModifier

Dotée désormais d'une voix de soprano dramatique, Maria Callas commence une carrière professionnelle à l'âge de 17 ans avec l'opérette Boccaccio (en)[s] de Franz von Suppé« L'interprétation fantastique de Maria Callas était si évidente, qu'à partir de ce moment-là, les autres tentèrent de lui barrer la route »[1]. La Grèce occupée par les Allemands et les Italiens, sa mère prend pour amant le colonel italien Mario Bonalti et impose à sa fille de chanter pour les envahisseurs, l'officier italien accompagnant régulièrement Maria au piano et apportant à la famille des vivres supplémentaires en ces temps de marché noir[22]. Elle fait ses débuts dans le rôle de Tosca au mois d'août 1942, puis elle est Marta dans l'opéra d'Eugen d'AlbertTiefland, pièce montée spécialement pour les allemands au théâtre d'Olympie. La critique est unanime : « Artiste extrêmement dynamique possédant les dons lyriques et musicaux les plus rares » (Spanoudi), « La cantatrice qui a tenu le rôle de Marta avec une sensibilité sans égale, cette nouvelle étoile du firmament grec, a donné un exemple magistral de ce que devait être une actrice de tragédie. À sa voix exceptionnelle de fluidité naturelle, je ne souhaite pas ajouter d'autres mots que ceux d'Alexandra Lalaouni : Kaloyeropoúlou est l'un de ces talents bénis des Dieux dont on ne peut que s'émerveiller. »(Vangelis Mangliveras, journaliste à l'hebdomadaire o Radiophon)[1].

Cavalleria rusticana, Scène de 1890 lors de la création au, Teatro Costanzi, Rome.

Après Tiefland, Callas est Santuzza dans Cavalleria rusticana puis enchaîne O Protomastoras à l'ancien théâtre attique de l'Odéon au pied de l'Acropole.

Durant les mois d'août et septembre 1944, la cantatrice est Léonore dans l'opéra de BeethovenFidelio qu'elle chante en grec et qu'elle interprète de nouveau au théâtre antique de l'Odéon à Athènes. À cette occasion, le critique allemand Friedrich Herzog témoigne : « Lorsque la Léonor-Maria Kaloyeropoúlou monta brillamment dans le duo, elle atteignit les plus sublimes hauteurs [du chant]… Elle donna le bourgeon, la fleur et le fruit de cette harmonie de sons qui anoblit l'art d'une prima donna »[1]. La prima donna, c'est enfin elle : Maria Callas. À la suite de ces représentations, les détracteurs de Callas admettent enfin qu'elle est « un don du Ciel »[1]. Sa rivale, Remoundou, l'écoutant répéter Fidelio, s'exclame : « Se pourrait-il qu'elle ait quelque chose de divin et que nous ne l'ayons pas réalisé ? »[1].

Callas considère que la Grèce est à l'origine de son extraordinaire ascension en portant son art de dramaturge à des sommets : « Lorsque j'ai abordé une grande carrière, je n'ai pas été surprise. »[23].

 

Maria Callas, la prodigieuse ! ��
Maria Callas, la prodigieuse ! ��
Maria Callas, la prodigieuse ! ��

L'échec américainModifier

Edward Johnson (ténor) dans Pelléas et Mélisande (opéra) de Claude Debussy en 1925.

Dès son arrivée aux États-Unis, Callas cherche du travail. Louise Caselotti (en), ancienne soprano devenue coach vocal et son mari l'avocat Richard Eddie Bagarozy se sont lancés comme imprésarios et organisateurs de spectacles. Ils prennent en charge la carrière de Maria Callas. En décembre 1945, elle passe une audition devant le directeur du Metropolitan OperaEdward Johnson (en). Elle est admise avec la mention « Voix exceptionnelle. Doit être entendue rapidement sur une scène »[1]. Callas affirme que le « Met » lui offre d'interpréter Madame Butterfly et Fidelio à Philadelphie et en anglais. Se trouvant trop grassouillette pour le rôle de Butterfly, elle décline l'offre. De plus, l'idée de chanter en anglais un opéra italien lui déplaît profondément[1]. Bien qu'aucune correspondance écrite sur ce sujet ne puisse être retrouvée dans les archives du « Met », Edward Johnson, dans une interview donnée au New York Post, admet les dires de Callas : « Nous lui avons offert un contrat mais cela ne lui a pas convenu - non pas en raison des rôles qu'on lui avait assignés mais à cause du contrat lui-même. Elle a eu raison de ne pas accepter - c'était franchement un contrat de débutant »[1].

En 1946, Maria Callas est sous contrat avec Bagarozy pour la réouverture de l'opéra de Chicago avec Turandot. Malheureusement, l'organisateur du spectacle fait faillite avant son ouverture. Déchantant audition après audition, elle en est réduite à chanter dans des restaurants, ce qui n'empêche pas Bagarozy de lui faire signer en 1947 un contrat extravagant le nommant son « unique représentant personnel » et qui lui assure 10 % de ses cachets, contrat qu'il ressort sept ans plus tard lorsque Maria Callas est devenue une star (la photo des policiers venus dans sa loge remettre une citation à comparaître à une Maria ivre de rage dans son kimono, le 17 novembre 1955, est célèbre[26]), l'obligeant à une transaction financière à l'amiable[27].

La consécration italienneModifier

Zenatello ( à gauche) chante le Requiem (Verdi) au Polo Grounds de New York en 1916, avec Lucile Lawrence, Maria Gay et Léon Rothier ; à la baguette Louis Koemmenich (en).

La carrière de la cantatrice prend un tournant décisif en 1947 lorsque la basse Nicola Rossi-Lemeni la présente à Giovanni Zenatello, ténor à la retraite et impresario, venu aux États-Unis sur la demande du chef d'orchestre italien Tullio Serafin afin de rechercher un soprano pour chanter La Gioconda de Ponchielli aux arènes de Vérone. Après avoir emprunté 1 000 dollars à son parrain pour payer son voyage et son séjour, elle est présentée par Zenattelo à Tullio Serafin qui, enthousiaste, l'engage séance tenante[t] avec un contrat dérisoire (quatre représentations à 40 000 lires, sans défraiement)[17]. Le chef dirige l'œuvre et peu à peu, décèle les extraordinaires possibilités de la jeune diva. C'est lui qui fera de Maria « la Callas » comme il l'avait fait auparavant avec Rosa Ponselle. Tullio Serafin dit à son sujet : « elle était si étonnante, si imposante physiquement et moralement, si certaine de son avenir. Je savais que cette fille, dans un théâtre en plein air comme l'est Vérone, avec sa voix puissante et son courage, ferait un effet démentiel. »[28]Lors d'une interview de 1968, la cantatrice admettra quant à elle que son travail sous la direction de Serafin a été « la chance de sa vie »: « Il m'a enseigné qu'il doit y avoir une formulation ; qu'il doit y avoir une justification. Il m'a enseigné le sens profond de la musique, la justification de la musique. J'ai réellement, véritablement absorbé tout ce que je pouvais de cet homme. »

Giovanni Battista MeneghiniModifier

La Villa à Sirmione où Callas vivait avec Giovanni Battista Meneghini entre 1950 et 1959.

En arrivant en Italie pour y chercher du travail, Maria Callas rencontre à Vérone un industriel propriétaire d'une briqueterie et féru d'opéra, Giovanni Battista Meneghini, de vingt-huit ans son aîné. Il prend sa carrière en main, lui trouvant d'abord de petites scènes. Son statut de femme entretenue par un vieil homme est mal vu dans l'Italie catholique, aussi exige-t-elle le mariage, malgré la réticence de leurs familles respectives. Elle l'épouse le  à Vérone grâce à une dispense du Vatican (il est catholique, elle est orthodoxe) dans une chapelle qui sert de remise, près de la sacristie de l’église des Filippini car la curie épiscopale de Vérone a refusé à ce couple de confession différente le droit à une cérémonie solennelle[29]. Elle s'appellera désormais Maria Meneghini Callas[30]. Le couple résidera à Sirmione. Meneghini, son « Tita », s'occupera de la carrière de sa femme jusqu'à leur divorce en 1959. Il sera à la fois son mari, son mentor et son impresario. Dès lors sa notoriété ne cesse de croître jusqu'à faire d'elle l'une des principales vedettes de la scène lyrique, imposant des cachets de plus en plus grands(2,5 millions de lires en 1948, 4 millions en 1949, 10 millions en 1950)[17].

Le tournant vers le « bel canto »Modifier

Callas n'a pas de travail après la Gioconda. Elle saute sur l'occasion que lui offre Serafin : interpréter Tristan et Iseult dont elle a déjà exploré l'acte I lorsqu'elle était étudiante au Conservatoire. Elle jette un simple coup d'œil au second acte avant de se présenter à Serafin qui, impressionné, l'engage sur le champ.

Alors qu'elle chante La Walkyrie de Wagner à la Fenice de Venise en 1949Margherita Carosio, l'interprète d'Elvira, rôle principal d’I puritani de Bellini, tombe malade. Incapable de trouver une remplaçante, Serafin convoque Maria Callas et lui donne six jours pour apprendre le rôle et être prête pour la représentation du 8 janvier 1949. Aux protestations de la Diva, qui non seulement ne connaît pas le rôle, mais doit encore effectuer trois représentations de La Walkyrie, Serafin répond simplement : « Je vous garantis que vous le pouvez »[31]. Callas alterne ainsi dans le même mois un des rôles les plus lourds et l'un des plus brillants du répertoire, soumettant sa voix à d'énormes tensions, apparemment sans efforts[u] Pour le directeur artistique Michael Scott « n'importe quelle cantatrice aurait créé la surprise en interprétant un rôle aussi différent vocalement que la Brunehilde de Wagner et l'Elvira de Bellini dans une même carrière mais d'essayer (et de réussir) de faire les deux dans la même saison ressemble fort à la « folie des grandeurs » »[32].

Quoi qu'il en soit, après la représentation d'I Puritani, les critiques ne tarissent pas d'éloges : « Même le plus sceptique doit reconnaître que Maria Callas a accompli un miracle […] La souplesse de sa magnifique voix parfaitement équilibrée et ses splendides notes haut perchées […] L'interprétation qu'elle en a donné est empreinte d'une humanité, d'une chaleur et d'expression qu'on chercherait vainement dans la froide expression d'autres Elvira. »[33] « Ce qu'elle a réalisé à Venise était incroyable. Il faut être un habitué de l'opéra pour réaliser l'énormité de sa perfection. C'est comme si quelqu'un demandait à Birgit Nilsson, connue pour ses grandes interprétations wagnériennes, de remplacer au pied levé Beverly Sills qui est une des plus grandes soprano colorature » (Franco Zeffirelli). « De tous les nombreux rôles que Callas a chantés, il est indubitable qu'aucun n'est plus brillant » (Michael Scott, directeur artistique).

L'image scénique Lucia di Lammermoor de Francesco Bagnaraà la première (1835).

Cette incursion dans le « bel canto » infléchit la carrière de Callas pour l'amener au cours des années suivantes vers Lucia di LammermoorLa traviataArmidaLa sonnambulaIl pirata ou encore Il turco in Italia. Elle fait une tournée triomphale en Amérique du Sud (Buenos Aires en 1949, Mexico City en 1950/51/52) où elle fait venir sa mère qui a tôt fait de s'approprier sa gloire. En quittant le Mexique, Maria rompt définitivement avec elle[34].

La cantatrice réveille un regain d'intérêt pour des opéras longtemps négligés de Cherubini(Medea), Bellini ou encore Rossini. Le , elle chante ainsi à la Scala de Milan le rôle-titre d'Anna Bolena de Donizetti. Le triomphe sans précédent constitue le véritable point de départ de la redécouverte des ouvrages oubliés du compositeur (« Donizetti Renaissance »).

Pour Montserrat Caballé« elle nous a ouvert une nouvelle porte, à nous chanteurs du monde entier. Une porte qui a été fermée. Derrière [cette porte] dormaient la musique et de grandes interprétations. Elle a donné une chance à tous ceux qui ont bien voulu la suivre, de réaliser des choses qui étaient à peine pensables avant elle. Je n'ai jamais osé rêver qu'on me compare à Callas. Ce n'est pas juste. Je suis bien inférieure. »[28].

La divaModifier

L’intérieur du Teatro alla Scala à Milan(2015).

Bien qu'ayant remplacé en 1950 Renata Tebaldi dans Aida, Callas fait ses débuts officiels à la Scala de Milan en 'ouvrant' la saison d'opéra le  dans Les Vêpres Siciliennes. Ce temple de l'opéra devient son repaire artistique durant les années 1950. L'illustre maison monte de nouvelles productions spécialement pour la cantatrice avec des réalisateurs ou des personnalités prestigieuses du monde de la musique : Victor de SabataHerbert von KarajanCarlo Maria GiuliniMargherita WallmannLuchino ViscontiFranco Zeffirelli, entre autres.

En 1952, après un concert à la Radio Télévision Italienne au cours duquel elle interprète MacbethLucia di LammermoorNabucco et Lakmé, elle se produit pour la première fois au Royal Opera House de Londres (Covent Garden). Elle y incarne Norma aux côtés de la mezzo-soprano Ebe Stignani, dans le rôle d'Adalgisa et de la jeune Joan Sutherland dans le rôle de Clotilde. Elle noue à cette occasion « une longue histoire d'amour » avec son public[31]. Elle revient devant « son parterre » en 1953, 1957, 1958, 1959, 1964 et 1965. C'est enfin au Royal Opera House que, le , Callas fait ses adieux à la scène dans Tosca, mise en scène et réalisée spécialement pour elle par Franco Zeffirelli. Son vieil ami, Tito Gobbi lui donne la réplique en interprétant Scarpia.

En 1954, l'Amérique, qui avait « boudé » Callas quelques années auparavant, est conquise à son tour avec Norma, rôle-fétiche de la cantatrice[v], interprété devant le public de l'Opéra de Chicago qui a enfin pu ouvrir ses portes. À la fin de la représentation, les spectateurs l'ovationnent longuement.

Malgré un reportage peu flatteur de Time Magazine[4], fait de vieux clichés concernant son caractère jugé « capricieux » qui l'aurait fâchée avec plusieurs directeurs d'opéra[w], sa supposée rivalité avec Renata Tebaldi[x] et même ses difficultés relationnelles avec sa mère avec laquelle elle a définitivement rompu tout contact à la suite de sa première tournée lyrique à Mexico en 1950[y], elle triomphe au Metropolitan Opera de New York en .

L'image de la cantatrice s'est profondément modifiée : de constitution plutôt forte (plus de 92 kg en 1952[17]), elle a perdu, entre le début de l'année 1953 et la fin de l'année 1954, plus de trente kilos grâce à un régime (et, selon certaines sources, la contraction d'un ténia[35]). Sa nouvelle silhouette longiligne attire l'intérêt des grands couturiers (notamment de la créatrice milanaise Biki (it) qui lui dessine aussi bien ses costumes de scène que ses vêtements de tous les jours[36]), passant du statut de « paysanne endimanchée », selon les mots de sa couturière, au titre de « femme la plus élégante du monde » en 1957[37]. Désormais, les magazines s'intéressent autant à sa vie privée qu'à ses prestations scéniques. C'est à cette époque qu'elle rencontre Aristote Onassis, armateur grec milliardaire et séducteur aux multiples aventures.

Aristote OnassisModifier

L'armateur grec Aristote Onassis(1967).

Le , elle offre un récital pour l'inauguration de l'Opéra de Dallas, dont elle contribue à la réputation avec ses amis de ChicagoLawrence Kelly et le chef d'orchestre Nicola Rescigno[38] puis interprète Violetta, l'héroïne de La traviata de Giuseppe Verdi, ainsi que la seule représentation américaine de Medea de Luigi Cherubini[39].

Callas est présentée à Aristote Onassis lors d'une fête donnée en l'honneur de celui-ci par Elsa Maxwell. C'est au mois de juillet 1959, au cours d'une croisière sur le yacht Christina O de l'armateur que, selon la presse de l'époque, elle devient sa maîtresse[40].

En , elle emménage avec Onassis[41]. Le 25 novembre, elle entame au tribunal de Brescia une procédure de séparation de Meneghini mais ce divorce n'est pas reconnu aux États-Unis et les deux parties achoppent sur les règlements de répartition financière[42].

D'après un de ses biographes[43], enceinte de son amant, elle aurait accouché dans une clinique milanaise d'un enfant, Omerio Langrini qui, né prématurément à Milan, le , meurt quelques heures après sa naissance. Mais dans le livre que lui consacre son ex-mari[44], Meneghini prétend que Callas ne peut pas avoir d'enfant du fait d'une ménopause précoce. Plusieurs biographes contestent également cette affirmation en faisant remarquer que le certificat de naissance utilisé pour attester cette « naissance secrète » date de 1998, soit 21 ans après le décès de la cantatrice[45]. Certains évoquent le fait que Callas aurait eu au moins un autre enfant d'Onassis et qu'elle aurait eu recours à un avortement[46]. Quoi qu'il en soit, la Diva ralentit sa carrière pour se consacrer à Onassis et jouir de la vie de jet set[47].

Au début de 1961, elle quitte Monte-Carlo pour s'installer à Paris, dans l'appartement du 44 avenue Foch qu'elle quitte sept ans plus tard pour l'appartement au no 36 de l'avenue Georges-Mandel[48].

En juin 1963, Maria Callas découvre par la presse des photos compromettantes sur le Christina entre Onassis et la sœur de Jackie KennedyLee, qui est devenue sa maîtresse. En octobre 1963, Jackie accepte la proposition d'Onassis de faire une croisière sur la mer Égée à bord du yacht. La femme du président des États-Unis John F. Kennedy vient en effet de perdre son fils Patrick et a besoin de repos. Les échotiers dépeignent alors Maria comme désarmée et pitoyable face à cette nouvelle idylle qui naît après l'assassinat de JFK, mais l'armateur grec parvient à se faire à nouveau pardonner[49]. En avril 1966, Maria renonce à sa nationalité américaine et redevient grecque pour exciper une loi hellène qui annule un mariage non célébré selon les rites orthodoxes[42], pouvant ainsi officialiser sa relation. Mais Onassis épouse finalement Jacqueline Kennedy sur l'île de Skorpios le .

Blessée dans son orgueil, mais toujours profondément amoureuse[z], Maria Callas lui reste néanmoins fidèle jusqu'au bout : durant le séjour d'Onassis à l'hôpital américain de Neuilly pour la pneumonie qui lui est fatale, elle seule va le voir régulièrement, lui apportant soutien et réconfort[aa],[ab].

Maria Callas, la prodigieuse ! ��

Les dernières annéesModifier

Le dernier domicile de Maria Callas au no 36 de l'avenue Georges-Mandel

Parallèlement à sa liaison, Callas abandonne progressivement sa carrière alors qu'entre 1947 à 1965, elle a donné 595 représentations et concerts, tenu 42 rôles et enregistré, notamment, 26 intégrales d'opéras[37]. Pour le directeur artistique Michael Scott, ce n'est pas Onassis qui lui fait prendre de la distance vis-à-vis de la musique, mais la femme amoureuse qui souhaite ainsi se consacrer pleinement à son amant. À la question que lui pose Franco Zeffirelli au sujet de cette liaison en 1963, Callas répond évasivement : « J'ai tenté de réaliser ma vie de femme ». En fait, pour cette femme dont le premier mariage est un mariage de raison, Onassis est et restera pour toujours son seul grand amour. De plus, sa carrière est de plus en plus compromise par les multiples scandales qui l'émaillent et par une baisse considérable de ses possibilités vocales qui atteint un point inquiétant. Enfin, elle est lassée de jouer toujours dans les mêmes mises en scène et s'adapte mal aux impératifs de la diffusion télévisée[50].

Entre janvier 1964 et mai 1965, la Diva chante Médea, Norma et surtout Tosca à ParisNew York et Londres devant « son » public de Covent Garden pour sa dernière apparition sur scène le [ac].

Retirée de la scène à partir de 1965 après quelques derniers concerts à Londres et Paris, elle se consacre à l'enseignement et aux récitals. En 1969, le cinéaste Pier Paolo Pasolini tourne Médée, un film non-musical avec Callas dans le rôle-titre, sa seule prestation dramatique en dehors du monde de l'opéra. Le tournage est éprouvant pour la cantatrice. Elle se trouve mal après une journée exténuante d'allers et retours dans la boue et sous le soleil[51]. Le film n'est pas un succès commercial, mais c'est le seul document sur Callas, actrice de cinéma.

D'octobre 1971 à mars 1972, à la Juilliard School de New York, elle donne des cours d'interprétation (ou master classes)[ad]. Elle y prend soin d'expliquer, de détailler et de raisonner les rôles abordés par ses étudiants[ae]. C'est à cette époque qu'elle noue une liaison avec le ténor Giuseppe Di Stefano. Elle connaît également des problèmes de santé.[réf. nécessaire]

La Callas au cours de sa dernière tournée à Amsterdam en 1973.

En 1973, Di Stefano lui propose de faire en sa compagnie une tournée internationale de récitals, afin de collecter de l'argent pour financer le traitement médical de sa fille. Ces concerts les conduiront à travers l'Europe, puis, à partir de 1974, aux États-Unis, en Corée du Sud et au Japon. Pour Maria Callas, c'est un succès sur le plan personnel (les auditeurs affluant pour écouter les deux chanteurs souvent apparus conjointement à leurs débuts) mais un échec sur le plan artistique, sa voix étant désormais irrémédiablement abîmée par les prises de rôles trop extrêmes effectuées vingt ans plus tôt. La dernière prestation publique de Maria Callas a lieu le  au Hokkaido Koseinenkin Kaikan à Sapporo (Japon).

La cantatrice se retire du monde dans son appartement parisien au troisième étage du 36 avenue Georges-Mandel où ses seules occupations sont d'écouter ses vieux enregistrements et de promener ses caniches en empruntant chaque jour le même itinéraire : rue de la Pomperue de Longchamp et rue des Sablons[52]. Elle tente de se suicider aux somnifères[50]. La mort d'Onassis, qu'elle a accompagné jusqu'à sa fin, en 1975 achève de la murer dans sa solitude. Épuisée moralement et physiquement, prenant alternativement des barbituriques pour dormir et des excitants dans la journée, se soignant à la coramine pour ses brusques chutes de tension, elle meurt brutalement d'une embolie pulmonaire le , à l'âge de 53 ans. Sur sa table de chevet sont retrouvés des comprimés d'un hypnotique, le Mandrax (méthaqualone), dont elle aurait pu, par accident, absorber une trop forte dose[53].

Plaque commémorative au colombarium du Père-Lachaise.

Une cérémonie funèbre a lieu à l'église grecque orthodoxe d'Agio Stephanos (Saint-Stéphane ou Saint-Étienne), rue Georges-Bizet, le . Maria Callas est incinérée au cimetière du Père-Lachaise où une plaque (division 87) lui rend hommage mais dès le premier jour, l'urne funéraire a disparu puis est retrouvée miraculeusement deux jours plus tard. Ses cendres (ou ce que l'on pense être comme telles) seront dispersées en 1980 en mer Égée, au large des côtes grecques, selon de prétendues dernières volontés, jamais retrouvées[50]. Ses biens sont vendus aux enchères, notamment ses effets les plus intimes tandis qu'une bataille juridique s'entame sur sa succession. Son ex-mari Giovanni Battista Meneghini allègue qu'il est l'héritier de son dernier testament rédigé en 1954 tandis que sa sœur se bat au nom de la famille Kalos. Finalement, un accord à l'amiable est trouvé et sa fortune, estimée à plus de 12 millions de dollars, est partagée entre Meneghini et sa mère Evangelia.

 

 

Franco Zeffirelli fait courir le bruit que Maria Callas aurait été assassinée par la pianiste grecque Vasso Devetzi pour s'approprier les avoirs de la cantatrice, qui se monteraient à quelque 9 000 000 US$[réf. nécessaire]. D'après le biographe de la cantatrice, Stelios Galatopoulos, Devetzi s'insinue dans les affaires de Callas et agit comme si elle était son impresario.[réf. nécessaire] Cette assertion est confirmée par Jackie Callas dans le livre qu'elle a écrit sur sa sœur[7]. Elle affirme que Devetzi réussit à détourner la moitié de la fortune de Callas en lui proposant de créer la Fondation Maria Callas destinée à payer les frais de scolarité de jeunes chanteurs. Après que des milliers de dollars eurent ainsi été détournés, Devetzi est finalement contrainte de déposer les statuts de la Fondation.

En 2010, deux médecins italiens spécialistes en orthophonie prétendent, d'après des enregistrements de la cantatrice, que le déclin de sa voix et sa mort seraient dus à une dermatomyosite des cordes vocales et du larynx. Cette maladie dégénérative provoque en effet une trachéite affectant la voix. Traitée avec de la cortisone et des immunodépresseurs, ce qui peut entraîner à long terme une insuffisance cardiaque, cette connectivite, contractée à l'époque de sa forte perte de poids au milieu des années 1950, serait ainsi la cause de son décès[55].

 

Elle fait toujours battre nos cœurs. Presque quarante ans (2016) après sa disparition, la cantatrice grecque, « La Divaassoluta[56] », continue d'émerveiller, de susciter fantasme et admiration. D'inspirer, surtout, des générations de chanteuses. Son destin fait aussi rêver le cinéma et le théâtre, et chaque réédition de ses disques s'arrache ...
La divine est entrée dans l'éternité. Le mythe perdure[57].

Si la légende Callas se perpétue, stimulée par la valorisation d'un patrimoine discographique copieux, des livres, des pièces de théâtre, quelques films et un peu de merchandising post-mortem, il n'y a encore aucun risque pour que Callas, la cantatrice, à l'instar de ce gros chien poilu nommé Beethoven, ne soit plus assimilable qu'à cette fameuse marque de cosmétiques coréens qui a profané son nom : si les produits de beauté Callas[58], présents dans plus de 35 pays, l'ont choisi, elle, c'est que « Kallos signifie beauté en grec », vante la réclame, et « qu'ils personnifient comme nuls autres la beauté intérieur »...
Le mélomane épris de la chanteuse, et moins familier du mascara, s'intéressera davantage aux questions de son héritage artistique, et de la persistance, plus d'un demi-siècle après son règne, d'un timbre, d'un visage et d'un style reconnaissable entre tous, qui ne cessent de hanter l'inconscient lyrique contemporain.

Une filiationModifier

Affiche de l'opéra Tosca de Giacomo Puccini, (1899).

Héritier de Callas ? Ou, tout simplement, lui succéder ? De son vivant déjà, à l'heure où elle se raréfie sur les scènes, plusieurs consœurs sont citées comme aptes, non à la remplacer, mais à fructifier un legs musical qui verrait le bel canto de Bellini et de Donizettirenaître à un niveau équivalent à celui auquel elle l'avait porté ; un legs où quelques héroïnes, ToscaVioletta, ne seraient plus des chanteuses inertes, mais auraient l'aura des tragédiennes antique, l'autorité d'Eleonora Duse, le profile de Greta Garbo : c'est à ces sommets-là qu'on jugea l'art de Maria Callas et déjugea ses suivantes ; souvenons-nous qu'à la Scala de Milan en 1964Mirella Freni subit l'un des pires revers de sa carrière pour s'être frottée à la traviata, propriété de la « Divine » et d'elle seule.

Le Guide de l'opéra de Mancini et Rouveroux[59] ’ [60] classe Montserrat Caballé parmi les « grands noms de l'après-Callas » — marqueur chronologique important. Autre égérie de l'ère post-Callas, la soprano Joan Sutherland bouleverse la donne en 1959 avec une Lucia di Lammermoor que la « Stupenda » (surnom) auréola d'une virtuosité démente, tandis que la Mezzo-soprano Marilyn Horne embraye avec des roulades non moins spectaculaires dès la fin des années 1960 : « la Horne » reste, selon le même Guide de l'opéra« une des personnalités marquantes de l'apès-Callas pour la perfection de ses coloratures, ses trilles, la luxuriance de son ornementation ». Mais ces trois-là furent à peu le contraire de bêtes de scène, et l'une des bases du génie de Callas précisément fut de conjuguer excellence vocale et puissance dramatique. À ce titre, la trop discrète Leyla Gencer s'imposera à la fois par son chant, l'étendu de son répertoire et d'impressionnants dons de comédienne. On pourrait aussi citer la donizettienne Beverly Sills ou, vraie exception du circuit, l'Italienne Magda Olivero, « actrice-chanteuse ».

Des Callas d'hier ? Pourquoi pas Renata ScottoRaina Kabaivanska ? Ou Gwyneth Jones, dont la Brünnhilde selon Patrice Chéreau au Palais des festivals de Bayreuth en 1976, lui assure l'immortalité parmi les tragédienne lyrique ? « En scène, c'est une torche, une tigresse, une épée », dira d'elle la journaliste Sylvie de Nussac. Ou , plus près de nous, Catherine MalfitanoMaria EwingHildegard BehrensKarita MattilaJune Anderson dont les Norma et Lucia, fécondées par un souffle et une aura scénique, s'inscrivent pleinement dans cet héritage.

Dernier article : l'Heritage ...

Trois autres cantatrices entretiennent avec l'héritage Callas un lien tissé de paradoxes.

  • La soprano roumaine Angela Gheorghiu, admiratrice inconditionnelle de Virginia Zeani, a toujours recherché dans son chant une perfection qui la rapprocherait davantage de Renata Tebaldi. Et pourtant aucune autre cantatrice n'a trouvé autant de plaisir à cultiver cette image d' assoluta que Callas n'aurait pas reniée, elle qui, suscita un scandale sans pareil à Rome, en 1958, en interrompant le spectacle sous le nez du président de la République. La Gheorghiu aime « faire sa diva », décommander des productions, interrompre le chef d'orchestre au milieu d'un duo car elle a oublié son texte, bref, autant de caprices « néo-callassiens » assez ridicules à l'heure d'Internet et de la normalisation des standards lyriques.
  • Cecilia Bartoli en sait quelque chose. Celle dont la statue trône aujourd'hui au musée Grévin, aux côtés de Callas, fut révélée en 1987 lors d'un gala à la télévision française commémorant précisément les vingt ans de la disparition de la diva. Qui aurait dit ce soir-là que la mezzo romaine serait un jour apte à proposer une vision personnelle de Norma, rôle à jamais callassien dans l'éden lyrique ? Par son art de défricheuse, sa science des mots et des couleurs, Cecilia Bartoli, peut, à sa façon revendiquer un bout d'héritage. Par-delà l'héritage artistique, le caractère et la personnalité affichés d'une diva sont essentiels pour glaner des lauriers callassiens.
  • Le retrait, la distinction, la culture du secret faisant partie intégrante de la mythologie de la diva, Anna Netrebko[61], la soprano la plus adulée de notre époque, refuse cette grammaire que d'aucuns jugent compassée : elle n'hésite pas à afficher sa complicité avec Rolando Villazón à grands coups de photos en nuisettes dans un album sortie en 2006 chez Deutsche Grammophon, publie les photos de son mariage sur Facebook ; rien qui ne dispense ici la couche de mystère favorable au mythe.
Paradoxe

Car, d'un strict point de vue vocal, son travail acharné dans Donizetti ou Verdi et, surtout, sa défonce en scène (sa violletta, avec Villazón, à Salzbourg en 2005, brûle les planches[62]) destinent Anna Netrebko à rejoindre l'Olympe callassien, approchant de très près l'idéal belcantiste de la souveraine ; au disque, la pochette de son Verisimo[63] (2016) imite une improbable Turandot et renvoie moins à Callas qu'à la galaxie lyrique des années 1930. Egalement pour Renée Fleming, dont le flamboyant « Homage : The Age of the Diva[64] » (Decca, 2006) évacue toute allusion à Maria et cite en premier lieu Geraldine FarrarEmmy Destinn ou Lotte Lehmann, sans s'attarder, ni par le répertoire ni par l'imprégnation artistique, sur la Norma du siècle.

Bandes originalesModifier

Affiche pour la première de Carmen, en 1875 de Georges Bizet.

Certains enregistrements mythiques ont fait l'objet de traitement séparés, comme la Toscade Victor de Sabata[65], légèrement remastérisée en 2002, pour la collection Great Recordings of the Century, ou, récemment, celle de Georges Prêtre[66], éditée dans la luxueuse collection Legendry Opera Recordings. Ses disques à peine tombé dans le domaine public, la firme Naxos reprend, en 2007, 24 CD et les glisse dans un coffret baptisé « Callassothérapy »[67].

Mais c'est à nouveau Warner Classics qui, en 2014, remastérise l'intégralité de ses enregistrements studio. Pour y parvenir, la firme a travaillé à partir des sources de première génération, bandes mères ou 78-tours de qualité. Ainsi, alors que les rééditions de Carmen utilisaient les copies, les ingénieurs ont accédé aux bandes originales entreposées dans les archives d'EMI Classics. Et pour cause, jamais la voix pourtant familière de Maria Callas n'a semblé « aussi proche et aussi présente »[68]. Tous les inconditionnels de la diva se sont ainsi ré-équipé pour revenir, dans de meilleures conditions, à des intégrales de référence.

Commenter cet article