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Publié par La pintade rose

« Définir » le féminisme est illusoire.

Il plonge ses racines dans une contestation large, celle de l'inégalité des sexes, pour donner naissance à une multitude de réalisations, depuis les salons d'un Ancien Régime policé, jusqu'aux Femen d'un XXIe siècle revendicatif.

la Pintade Rose 

Marguerite Thibert, dès les années 1920, impressionnait ses interlocuteurs par sa détermination. C’était la femme des superlatifs : couverte de diplômes de pied en cap, fonctionnaire de haut niveau au Bureau International du travail, voyageuse infatigable. Elle témoigne de l’importance dans la première vague du féminisme, d’un féminisme d’expertise qui luttait pied à pied pour les droits civils en contrepoint du mouvement plus spectaculaire qui revendiquait les droits civiques.

Consciente de la nécessité de laisser des traces, Marguerite Thibert a pris soin d’organiser ses archives. C’est une constante du féminisme : le souci de documenter. Modeste sténodactylo, Marie-Louise Bouglé rentrait chez elle tous les soirs avec de nouveaux volumes, de nouveaux documents qu’elle mettait en fiches puis à la disposition du public le soir à son domicile. Elle s’épuisa à cette tâche. Marguerite Durand, qui dirigea La Fronde, journal entièrement dirige, rédigé et composé par des femmes, laissa pareillement une immense bibliothèque spécialisée qui entendait prouver la valeur intellectuelle de l’activité des femmes. Ces deux fonds, Bouglé et Durand, ont été légués à la Ville de Paris qui les gère et tente de les amplifier. Plus récemment a été créé à Angers par Christine Bard un ambitieux Centre des archives du féminisme.

 

Bref, le mouvement contemporain des femmes a de la mémoire. Il aurait pu ne puiser qu’à ses sources des années 60-70 qui sont d’abord américaines et radicales. Au contraire, il cherche honnêtement à faire leur part à tous les courants qui l’ont peu à peu nourri, les moins visibles comme ceux qu’on croit connus. En témoigne le grand Dictionnaire des féministes, exemplaire par son honnêteté, qui paraît aujourd’hui.

 

http://blog.univ-angers.fr/dictionnairefeministes/contributricesteurs/

Le dictionnaire des féministes
http://blog.univ-angers.fr/dictionnairefeministes/contributricesteurs/

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Le dictionnaire des féministes

Le féminisme n’aurait-il existé qu’à partir du XVIIIe siècle ?
Christine Bard – L’essentiel se situe dans cette période. Le mot “féminisme” n’est apparu qu’en 1872 avant d’être utilisé par Hubertine Auclert, en 1882. Ce qui nous intéressait, c’était de réfléchir à cette identité politique qu’on appelle féminisme. Cela dit, le combat a commencé bien avant, comme le rappellent plusieurs notices du dictionnaire sur des figures de l’Ancien Régime.

La “première” féministe, dans le Dictionnaire des féministes, est Christine de Pizan (1363-1431). Puis, la Révolution française joue un rôle fondamental en ouvrant toutes les perspectives de l’égalité des droits et de la citoyenneté à ceux et celles qui n’étaient auparavant que des sujets. La démocratie a été propice, malgré ses imperfections, à la défense des droits des femmes.

Malgré les espoirs suscités, la Révolution est une déception en matière d’égalité…
Les femmes y prennent part, mais les féministes ne sont pas nombreuses à cette époque. Pour les révolutionnaires, l’émancipation des femmes n’est pas à l’ordre du jour. Rousseau, qui les inspire beaucoup, développe une vision conservatrice de l’éducation des filles. Au nom du respect dû aux bienfaits de la nature, il renvoie les femmes à la sphère privée, aux rôles d’épouse, de mère, de ménagère.

La peur de l’indifférenciation des individus dans un régime d’égalité des droits entre citoyens expliquerait qu’on ait fait cette distinction entre hommes et femmes. En les distinguant, on part du principe qu’ils n’ont pas les mêmes rôles, la même place, la même éducation. Cette distinction garantirait l’ordre social.

Où le mot “féminisme” apparaît-il en 1872 ?
Dans le pamphlet L’Homme-Femme d’Alexandre Dumas fils. Il y dit que l’égalité est un principe absurde s’agissant des hommes et des femmes puisqu’ils sont aussi différents que l’est une pomme d’une poire. Le mot est donc péjoratif dès son origine.

En 1871, une thèse de médecine intitulée “Du féminisme et de l’infantilisme chez les tuberculeux” utilisait déjà ce terme pour décrire la féminisation des caractères sexuels masculins : perte de pilosité, voix fluette, gracilité, etc., soit une pathologie qui dévirilisait les hommes. Je pense que l’histoire négative du mot a pesé dans les difficultés du combat féministe.

Par ailleurs, le terme renvoie aux femmes, comme si le féminisme était un mouvement de femmes, alors qu’il y a des hommes féministes, comme Victor Hugo, ou des théoriciens du féminisme, tels François Poullain de La Barre ou John Stuart Mill… Une mixité que le terme tend à gommer. Se dire humaniste (et donc féministe) est une manière fréquente d’éviter une étiquette problématique pour certains, hommes ou femmes.

Le Dictionnaire des féministes revient sur les liens entre luttes ouvrières et luttes féministes, taclant ainsi le cliché de la féministe bourgeoise oisive.
La lutte pour l’émancipation prolétarienne et la lutte pour l’émancipation des femmes ont souvent été liées, le polyactivisme étant très fréquent chez les féministes. L’accusation qui leur est faite d’être des bourgeoises remonte au début du XXe siècle, l’Internationale socialiste reprochant au suffragisme d’être un mouvement bourgeois.

Etait-ce une réalité ?
En partie, dans les grandes organisations pour le vote des femmes où la présence de femmes diplômées et des classes supérieures est assez forte. Elles ont le temps et l’argent nécessaires pour se consacrer à la cause. Ce n’est pas un engagement qui est à la portée de la masse des ouvrières, paysannes ou domestiques.

C’est une cause militante qui suppose donc d’avoir certains capitaux. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y avait pas de féministes parmi les ouvrières. Au XIXe siècle, il y a des épisodes importants du féminisme (le saint-simonisme, les femmes de 1848) où entrent en action des lingères, des artisanes…

L’accusation est quand même de mauvaise foi parce que les cadres dirigeants du socialisme sont aussi des bourgeois. Elle vise à écarter les femmes du mouvement féministe afin qu’elles rejoignent le mouvement socialiste. C’est un discours qui montre la rivalité entre deux mouvements d’émancipation.

Quelle est la différence entre différentialisme et universalisme ?
Le différentialisme valorise la différence biologique entre les sexes, fondement de la différence sociale. Pour les universalistes, cette différence est avant tout une hiérarchie conduisant à des inégalités. Pour les féministes différentialistes, l’altérité féminine est un continent à explorer afin de trouver des alternatives au patriarcat, les valeurs dites “féminines” pourraient inspirer une nouvelle organisation sociale.

Les courants féministes antérieurs à Beauvoir (Le Deuxième Sexe date de 1949) sont la plupart du temps différentialistes, puisqu’ils ne remettent pas en cause le discours sur la nature différenciée des hommes et des femmes et les rôles dévolus aux uns et aux autres.

Ils font souvent l’éloge de la maternité, y voient la force des femmes, le fondement de leur identité personnelle et sociale. Ce n’est pas incompatible avec la défense de droits égaux, même si cela peut néanmoins enfermer les femmes dans les fonctions dites féminines. La vie politique ou le monde du travail nous le rappellent tous les jours…

A contrario, on reproche à l’universalisme d’effacer les différences entre les individus.
Entre individus, non, car les différences sont interindividuelles. En revanche, il s’agit bien de supprimer, ou en tout cas de relativiser, la partition de la société entre deux groupes appelés “hommes” et “femmes”. L’universalisme consiste à considérer avant tout ce qui est identique chez les hommes et les femmes, et à expliquer que la différence est construite socialement par l’éducation, les croyances partagées.

Il y a des féministes universalistes avant Simone de Beauvoir. Madeleine Pelletier (1874-1939), par exemple, qui pense que les hommes et les femmes doivent avoir exactement les mêmes droits et devoirs en tout, sans exception, même pour le service militaire, la guerre. Elle ne fait pas de cas de ce qui est appelé “féminité”, dont elle espère même le dépérissement. Pour elle, les femmes ne sont pas plus fragiles que les hommes.

Si elles paraissent fragiles, c’est parce qu’elles vivent dans une société qui crée de la vulnérabilité en les privant, par exemple, d’activités sportives ou de nourriture. Médecin et psychiatre, Madeleine Pelletier s’attache à démontrer comment se fabrique la différence physique et psychologique entre hommes et femmes.

Pourquoi parle-t-on de première, deuxième et troisième vagues féministes ?
Une vague est un cycle de mobilisation qui peut s’étendre sur plusieurs générations. Elle est identifiable par des thématiques dominantes. La première vague se préoccupe de la sphère publique. Elle veut remettre en cause l’enfermement des femmes dans la sphère privée et légitimer leur accès au travail, au pouvoir politique, au monde de l’éducation.

Avec pour slogan “Le privé est politique”, la deuxième vague, à partir des années 1970, se penche sur ce qui opprime les femmes dans la sphère intime, la sexualité, par exemple. Ces enjeux sont encore très actuels. Une vague se caractérise également par son répertoire d’actions et le contexte dans lequel elle s’inscrit.

La troisième vague est celle du féminisme à l’heure d’internet, de la mondialisation, du néolibéralisme. Le féminisme intersectionnel répond à ce contexte, en prenant en compte la multiplicité des oppressions croisées, cumulées. La montée des nationalismes, de la xénophobie, des populismes affecte le féminisme actuel.

Les grands enjeux politiques des différents moments que traverse le féminisme l’influencent. Dans la première vague, marquée par deux guerres mondiales, le pacifisme est une préoccupation énorme. Aujourd’hui, les luttes contre le sexisme sont souvent associées aux luttes contre le racisme et les LGBT-phobies.

Le féminisme est plus que jamais divers dans ses revendications, dans les générations impliquées, dans les moyens d’action, avec un spectre philosophique, politique, idéologique extrêmement large. Mais il y a toujours eu plusieurs féminismes.

Ce sont des mondes qui bien souvent ne se connaissent pas et s’ignorent. Et c’est aussi ce qui me plaît dans ce Dictionnaire qui rassemble dans un même volume des combats ainsi que des femmes et des hommes très différents.

Ces différences idéologiques sont-elles contre-productives ?
Evidemment, l’union dans la lutte est préférable pour obtenir des résultats. Mais il est important de souligner cette diversité et cette conflictualité au sein du féminisme. Ce n’est pas propre à la troisième vague, divisée sur les questions du voile, de la laïcité, de la prostitution, de la pornographie. On a l’impression que les féministes s’entredéchirent aujourd’hui, mais cela a toujours été le cas !

Avec le combat des personnes transgenres ou le débat sur le pronom neutre, la lutte féministe, qui semble présupposer une binarité du monde, est-elle encore pertinente ?
Le combat devient moins un combat de femmes pour les femmes qu’un combat contre un régime de genre qui impose d’être un “il” ou un “elle”. C’est une des tendances du féminisme mais il y en a d’autres, toujours d’actualité, qui veulent défendre les droits des femmes s’identifiant comme telles et discriminées en tant que telles.

Le fait que soit reconnue la possibilité de changer de genre ne remet pas en question les discriminations à l’égard des femmes identifiées comme telles, qu’elles soient cisgenres ou transgenres.

A l’entrée “Amour” de votre dictionnaire, vous évoquez la remise en question de la mystique amoureuse par le féminisme.
Certaines féministes déconstruisent le mythe de l’amour en montrant combien il est nocif pour les femmes, car il les condamne à une éternelle insatisfaction, en décalage avec les hommes qui reçoivent une éducation différente en matière amoureuse.

Le fait de dire que l’amour prend trop de place dans la vie des femmes, qu’on ne les éduque que pour en faire des épouses charmantes, est assez ancien. On élève traditionnellement les femmes dans l’altruisme et dans l’oubli d’elles-mêmes. Le féminisme contemporain va prolonger ces critiques en contestant l’hétéronormativité du modèle amoureux.

Cette remise en cause des schémas amoureux classiques type prince charmant, comme du mariage, est-elle précisément ce qui effraie les masculinistes ?
Ils reprochent en effet aux féministes de féminiser les hommes. Le masculinisme est un courant identitaire qui défend l’identité masculine menacée, dévirilisée par le féminisme. Les masculinistes défendent un autre type de relation amoureuse qui serait selon eux adapté aux besoins “naturels” des hommes : une libido plus forte que celle des femmes et la séparation du sexe et du sentiment. Ils ont également ce fantasme selon lequel les féministes auraient déjà gagné la partie et castré les hommes (occidentaux). Au Québec, par exemple, les masculinistes appellent les militants féministes les “pisse-assis”.

La fabrique de la masculinité, avec tout ce qu’elle implique de stéréotypes, est-elle l’un des prochains défis du féminisme ?
Oui, même si ce n’est pas tout à fait nouveau. Le livre de Georges Falconnet et Nadine Lefaucheur, La Fabrication des mâles, date de 1975. Mais il est vrai que les féministes se sont toujours plus intéressés aux femmes qu’aux hommes.

Par conséquent, dans certains discours féministes, la masculinité peut paraître comme peu pensée, voire essentialisée. Si l’on reconnaît qu’“on ne naît pas femme, on le devient”, ne faut-il pas aussi rappeler qu’“on ne naît pas homme, on le devient” ? C’est un sujet sensible, car il implique une transformation de l’éducation.

Vous mentionnez l’existence dès le XIXe siècle de lien entre la cause animale et la cause des femmes, que l’on retrouve aujourd’hui dans certains courants véganes.
Pour l’écoféminisme (un mot inventé par l’écrivaine Françoise d’Eaubonne), la défense des droits des femmes doit aller de pair avec la défense de l’écologie, d’un autre rapport aux animaux, d’une autre manière de se nourrir. Je pense que cette conception est appelée à se développer.

Au XIXe siècle, il existait déjà des liens entre la défense des femmes et des animaux, au nom de la protection des plus faibles contre la loi du plus fort, au nom de l’analyse d’une sorte de continuum de la violence. La violence infligée aux animaux serait de même nature que la violence faite aux femmes, aux enfants, aux peuples colonisés.

C’est la violence du patriarcat, manifestation du pouvoir des hommes blancs sur la planète, sur laquelle ils cherchent à imprimer leur marque par la force, en transformant et construisant des infrastructures à leur image.

Pourquoi intégrer le “pop féminisme” au dictionnaire ?
C’est très important, car le féminisme infuse dans la société du spectacle, même si c’est souvent de façon superficielle. L’exploitation marchande de signes féministes dit malgré tout quelque chose de l’influence du féminisme dans la culture de masse. Est-ce si surprenant ?

Les problématiques féministes sont déjà partout dans le théâtre, la chanson, les spectacles de la fin du XIXe siècle. En 1898, La Fronde est un quotidien entièrement rédigé, fabriqué et vendu par des femmes. Il tient pendant trois ans et est reconnu par ses confrères de la presse comme de grande qualité.

La Fronde a porté la réforme ayant permis aux femmes de devenir avocates, la défense de l’égalité des salaires entre instituteurs et institutrices, il a valorisé les salons de femmes artistes… La presse féminine, déjà très importante, est alors obligée d’intégrer dans ses contenus du féminisme, qui cohabite avec un discours qui l’est beaucoup moins !

                                                      la pintade rose 

En présence de Christine BARD , Sylvie Chaperon , Evelyne ROCHEDEREUX et bien d'autres ...

L’Hymne des Femmes

Vous trouverez ci-dessous les paroles de l’hymne des Femmes, sur l’air du chant des marais, créé par des déportés allemands (2nde guerre mondiale). L’air a donc été repris à l’époque du Mouvement de Libération des Femmes (MLF).


Nous qui sommes sans passé, les femmes
Nous qui n’avons pas d’histoire
Depuis la nuit des temps, les femmes
Nous sommes le continent noir.
Refrain :
Levons-nous femmes esclaves
Et brisons nos entraves
Debout, debout, debout !
Asservies, humiliées, les femmes
Achetées, vendues, violées
Dans toutes les maisons, les femmes
Hors du monde reléguées.
Seules dans notre malheur, les femmes
L’une de l’autre ignorée
Ils nous ont divisées, les femmes
Et de nos soeurs séparées.
Le temps de la colère, les femmes
Notre temps, est arrivé
Connaissons notre force, les femmes
Découvrons-nous des milliers !
Reconnaissons-nous, les femmes
Parlons-nous, regardons-nous,
Ensemble, on nous opprime, les femmes
Ensemble, Révoltons-nous !
Dernier refrain :
Levons-nous femmes esclaves
Et jouissons sans entraves
Debout, debout, debout !

***
En images, l’hymne chantée par la chorale des "Les choraleuses

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