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Le blog de la Pintade Rose Rainbow

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Coups de cœur, coups de bec d'une habitante de Sant Nazer (44600)


Jeanne Hersch, philosophe suisse ()()()

Publié par La pintade rose sur 8 Décembre 2017, 23:27pm

Catégories : #j'aime, #Femmes Femmes...

 je vous y invite !

Jean Starobinski a dit l'essentiel en déclarant, à propos de Jeanne Hersch, morte à Genève dans la nuit du 4 au 5 juin, qu'elle avait «l'attitude de quelqu'un qui sait ce qu'est le dialogue philosophique». Toute la vie intellectuelle et civique de la philosophe suisse a été placée sous le signe du «dialogue», cette confrontation des pensées qui se mettent face à face non pour se neutraliser ou s'assurer de leur propre certitude, mais pour s'entraider, s'éclairer l'une l'autre dans l'âpre et difficile ascèse vers la vérité. C'est ce dialogue qui fait la dignité de l'homme, qui lie les individus en «humanité», en fait des sujets moraux et des sujets politiques. L'homme, écrivait-elle, «est doué de la capacité, et donc du droit, et donc du devoir, de faire de lui-même un être responsable de ses décisions et de ses actes, reconnaissant du même coup la même capacité, le même droit, le même devoir à tout autre être humain».

Jeanne Hersch ( à Genève -  à Genève) est une philosophe suisse, reconnue internationalement, dont l'œuvre a pour centre le concept de liberté. Elle a été professeur de philosophie à l'Université de Genève, directrice de la division philosophique de l'Unesco, et représentante de la Suisse au conseil exécutif de cette même organisation. Elle a été la compagne du politicien et professeur d'université André Oltramare.

Elle est la fille d'immigrants juifs polonais. Son père, Liebmann Hersch, était professeur de démographie et de statistiques à l'université de Genève ; sa mère, Liba Lichtenbaum, a eu une formation de médecin, sans toutefois exercer cette profession, elle a travaillé à la SDN, section du désarmement. Tous deux étaient des militants du Bund, mouvement socialiste juif et laïc, et l'éducation de Jeanne est imprégnée des notions de justice sociale, de démocratie et de liberté.

Jeanne Hersch, philosophe suisse ()()()

Après l'école secondaire, elle entre à la faculté des lettres de l'université de Genève en 1928, où elle obtiendra sa licence en 1931 (avec un travail sur Henri Bergson), et où elle aura pour professeur André Oltramare qui deviendra plus tard son compagnon.

Elle complète sa formation par plusieurs séjours à l'étranger entre 1930 et 1933 à Paris à l’École pratique des hautes études et dans deux universités allemandes : celle de Heidelberg où elle étudie la philosophie avec Karl Jaspers qu'elle considérera toujours comme son maître et dont elle traduira les principaux ouvrages pour le faire connaître du public francophone, puis celle de Fribourg-en-Brisgau dont le recteur à cette époque, 1933, n'est autre que Martin Heidegger . Elle assiste à l'avènement du régime hitlérien et rentre à Genève, où elle a acquis la nationalité suisse en 1931.
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Elle occupe d'abord un poste de professeur de français, latin et philosophie à l'École internationale de Genève de 1933 à 1956.

Dès 1956 elle enseigne la philosophie à l'université de Genève, où elle sera titularisée professeur ordinaire en 1962. Elle est la première femme professeur de philosophie dans cette université.

Elle commence très tôt son œuvre écrite en publiant à 26 ans un ouvrage de philosophie, L'illusion philosophique, où elle raconte sa découverte de la philosophie à travers les thèses existentialistes de Karl Jaspers.

Son rayonnement intellectuel lui vaut une reconnaissance internationale et en 1960 elle est appelée à créer et diriger la division de philosophie de l'Unesco, puis en 1966 elle devient la représentante de la Suisse au conseil exécutif de cette organisation des Nations unies.

En 1968 pour célébrer le 20e anniversaire de la Déclaration universelle des Droits de l'Homme, elle entreprend un ouvrage capital, Le droit d'être un homme, dans lequel elle réunit des milliers de textes de cultures et d'époques différentes qui évoquent la dignité de la personne.

 

 

Engagement politiqueModifier

En 1939, elle adhère au parti socialiste genevois. En tant qu'intellectuelle, elle a souvent pris position sur les problèmes politiques de son temps, en s'engageant toujours pour la liberté de l'individu contre les pouvoirs qui la menacent, qu'il s'agisse de gouvernements ou d'idéologies. Elle a toujours affiché ses convictions personnelles, même quand celles-ci étaient opposées aux positions du parti socialiste, par exemple sur la politiques de la drogue ou sur l'affaire Kopp. Dans un article, Jeanne Hersch, une démocrate, André Gavillet, ancien conseiller d'Etat vaudois, résume les différentes prises de positions de la philosophe[3].

 

 

LivresModifier

Jeanne Hersch est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages et, en prenant sa retraite en 1977, elle a continué d'écrire; c'est même de cette période que datent certains de ces ouvrages les plus importants, notamment Eclairer l'Obscur, dont le titre résume sa démarche telle qu'elle l'a expliquée à la fin du long entretien accordé à la Télévision romande en 1972: la clarté de la parole est le meilleur moyen de révéler la profondeur et la complexité d'un concept, comme une torche qui éclaire le fond d'un puits, dit-elle[4]. Une année avant sa mort paraît L'Etonnement philosophique, dans lequel elle refait l'histoire de la philosophie à partir de l'étonnement comme capacité fondamentale d'interroger et de mettre en doute les évidences.

 

 

DécèsModifier

Elle s'éteint à Genève le 5 juin 2000 et est inhumée au cimetière des Rois où reposent les personnalités de la ville qui ont le plus contribué à son rayonnement.

En 1936, elle publie son premier livre, l'Illusion philosophique, qui, par l'illustration des thèses existentialistes qu'il contenait, retient l'attention de Gabriel Marcel et de Jean Wahl. Après la guerre, et pendant vingt ans, elle enseigne à l'université de Genève. Elle y joue le rôle d'une figure charismatique, une femme philosophe qui fascine des générations d'étudiants par la rigueur de ses positions, son intransigeance, sa lutte contre «l'obscurité» des jargons alors à la mode. Elle acquiert une telle autorité intellectuelle et morale qu'elle est appelée en 1966 à la direction de la philosophie de l'ONU pour l'éducation, la science et la culture, et représentera la Suisse au Conseil exécutif de l'organisation. Contre la loi du plus fort. En 1968, à l'occasion du 20e anniversaire de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, elle dirige la publication d'un ouvrage qui fera date, le Droit d'être un homme, qui montre que le concept de «droits de l'homme», s'il n'est pas universel, répond à un besoin exprimé dans toutes les cultures, les langues, les sociétés. «A la question éthique et politique ­ le respect universel des libertés fondamentales est-il une exigence universelle? ­ je réponds "oui», dit-elle. Mais en soulignant que cette exigence, loin d'être une donnée, est une réalité à construire, parce qu'elle s'oppose à la «loi naturelle» par quoi le fort soumet le faible, et impose par cela même d'aller à contresens, de faire, contre la «nature», triompher l'impératif moral. La condition de l'homme, autrement dit, tient à cette souffrance que cause la déchirure entre le fait et le devoir. La réflexion philosophique de Jeanne Hersch s'est déployée dans bien des directions ­ de la question de l'Etat au «problème de la femme», de l'éducation aux sciences humaines ­ et son action politique de militante socialiste ­ dénonçant toute forme d'autoritarisme et finissant par se tourner contre son propre camp, ou voyant dans la démocratie suisse le modèle de toute démocratie ­ a été diversement appréciée. Mais sans doute est-ce le titre de son livre le plus connu, l'Etonnement philosophique, qui éclaire son oeuvre d'une unique lumière: d'abord parce qu'il n'y a pas de philosophie, Platon le disait déjà, sans la capacité de constamment s'étonner, même de ce qui paraît aller de soi, ensuite parce que Jeanne Hersch a fait de l'étonnement un moyen d'explorer non seulement l'histoire, dont il s'agit de trouver le sens, mais d'aller au plus profond dans la quête de soi, pour y trouver ce qui, en chaque homme, fait tout homme.

A lire L'Etonnement philosophique, Folio-Gallimard 1993; Temps alternés, Métropolis 1990; Eclairer l'obscur, l'Age d'homme 1986; L'Ennemi c'est le nihilisme, Georg 1981; Le Droit d'être homme, Unesco/Laffont 1968; Jaspers, l'Age d'homme 1979; Problèmes actuels de la liberté, Soi 1973. Pour une approche biographique: Jeanne Hersch, d'Emmanuel Dufour-Kowalski (l'Age d'homme).

 
  • 1936 : L'illusion philosophique, Ed. Plon
  • 1940 : Temps alternés, Ed. Metropolis, 1990, (ISBN 2-88340-009-1)
  • 1946 : L'être et la forme, Ed. La Baconnière
  • 1956 : Idéologies et réalité
  • 1956 : Traduction du polonais en français de Sur les bords de l'Issa, de Czesław Miłosz
  • 1968 : Le droit d'être un homme, Unesco, Payot
  • 1978 : Karl Jaspers, Ed. L'Âge d'Homme, poche, 2007, (ISBN 2-8251-1727-7)
  • 1981 : L'étonnement philosophique (De l'école Milet à Karl Jaspers, Poche, Ed: Gallimard , 1999, (ISBN 2-07-032784-1))
  • 1981 : L'ennemi c'est le nihilisme
  • 1985 : Textes
  • 1986 : Éclairer l'obscur, Ed. l'Age d'Homme
  • 1986 : Traduction en français de Philosophie, de Karl Jaspers
  • 1986 : Temps et musique
  • 1991 : et coll.: La Suisse, État de droit : le retrait d'Elisabeth Kopp, Ed. L'Âge d'Homme, 1991, (ISBN 2-8251-0186-9)
  • 2008 : L'exigence absolue de la liberté : textes sur les droits humains (1973-1995), Ed. MētisPresses, coll. « Voltiges », 2008 (ISBN 2-940406-06-5)

 

 

BibliographieModifier

  • Emmanuel Dufour Kowalski : Jeanne Hersch : présence dans le temps, Éd. L'Âge d'Homme, 1999, (ISBN 2-8251-1299-2)
  • Collectif : Jeanne Hersch, la dame aux paradoxes, Éd. L'Âge d'Homme, 2003, (ISBN 2-8251-1798-6)

 

Jeanne Hersch: la liberté responsable en action

«Je suis partie en Allemagne pour apprendre l’allemand.» C’est par ces quelques mots que Jeanne Hersch justifie son départ de Genève vers Heidelberg. Une première fois en 1929, une seconde fois en 1932, où elle y rencontre celui qui lui insufflera la passion de la philosophie et de la liberté, l’existentialiste Karl Jaspers dont elle traduit presque toutes les œuvres. D’apparence anodine, cette réponse – donnée en 1972 dans l’un des rares entretiens télévisés qu’a accordé la philosophe en français – en dit pourtant beaucoup plus sur la Genevoise qu’il n’y paraît. Elle rappelle la glaciale expérience d’une jeune adolescente juive de 23 ans dans une Allemagne qui voit Adolf Hitler marcher vers le pouvoir. Alors étudiante à «Fribourg-en-Brisgau» sous le rectorat de Martin Heidegger, Jeanne Hersch se voit contrainte d’assister au salut hitlérien d’étudiants fredonnant plusieurs strophes du Horst Wessel Lied, «Vous savez, le chant où l’on dit que les trottoirs sont trempés du sang des juifs». Elle y découvre le vertige du totalitarisme. Face à lui, elle ne cessera jamais de promouvoir la liberté des hommes, et avec elle, les conditions ou les normes qui la rendent possible. «La liberté, c’est le centre de toute l’affaire philosophique. […] Mais il faut être libre maintenant. Sinon, vous ne le serez jamais», prévient celle qui se qualifie elle-même de «maîtresse d’école». A ses yeux, autorité et liberté étaient conjointement nécessaires s’il fallait «éduquer».

«Je suis partie en Allemagne pour apprendre l’allemand» raconte aussi une manière de penser. La pédagogie d’une réponse, l’exigence de la clarté, une passion pour la transmission du savoir et la nécessité de l’éducation qui ne l’abandonnera jamais. Ce «privilège» reçu dont elle se sent redevable. «Pendant que j’étudiais, d’autres travaillaient.» Cette dette-ci, Jeanne Hersch s’en est largement acquittée. En enseignant le latin, la littérature française et la philosophie au sein de l’Ecole Internationale de Genève entre 1933 et 1956, puis à l’Université de Genève jusqu’en 1978. Gratifiée du titre de professeur ordinaire de philosophie en 1962, Jeanne Hersch demeure pourtant «à jamais» l’élève de Karl Jaspers. «Mon maître et ami», ne cesse-t-elle de dire durant toute sa longue vie.

Une vie qui débute en juillet 1910 à Genève. Son père originaire de Lituanie et sa mère varsovienne, tous deux juifs, fuient la domination russe en Pologne en 1904. Après des études inachevées de rabbin et une jeunesse engagée dans le mouvement juif et ouvrier du Bund, Liebmann Hersch occupe la chaire de statistique et de démographie à l’Université de Genève. Un être «tendre et plein d’humour». Quant à sa mère, Louta Hersch, ce médecin de formation ne pourra pratiquer sa science, en l’absence de compatibilité entre les deux systèmes. Après des études de sciences économiques et sociales, elle rejoint la Société des Nations au sein de la section de désarmement où elle officiera pendant près de vingt ans. «Une mère sévère qui avait horreur des boursouflures de langage.»

Jeanne Hersch, philosophe suisse ()()()

Alors que la Grande guerre bat son plein, la petite Jeanne et ses parents occupent un appartement rue John Grasset dans le quartier de Plainpalais. «C’était presque un quartier de réfugiés», se souvient-elle, où règnait une émulation sociale parmi les intellectuels des pays de l’Est. «Je revois alors mes parents comme d’éternels étudiants. Les étudiants pour mes parents avaient du prestige. Petite fille, je croyais que tout le monde allait à l’université.» Un lieu où elle rencontrera l’amour: le professeur de langue et littérature latine, socialiste et fondateur de l’Union sociale, André Oltramare.

Toujours à l’université, la docteur ès lettres fait reconnaître son autorité intellectuelle. Conférencière en Suisse et à l’étranger, Jeanne Hersch est appelée à prendre la direction de la Division de philosophie de l’UNESCO entre 1966 et 1968 à l’occasion du vingtième anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme. A cette occasion, elle publie «Le droit d’être un homme», ouvrage monumental sous la forme d’un recueil de textes – plus d’un millier – «issus de traditions et d’époques les plus diverses» visant à rappeler que les principes des droits de l’homme ont été proclamés, soutenus et défendus, en tout temps et dans toute culture. Un coup de génie qui fera d’elle une sommité mondiale. Celle qui ne s’est pas contentée de théoriser la liberté. Mais qui l’a mise en pratique.

Cela nous amène à deux autres questions pour lesquelles Jeanne Hersch s’est engagée toute sa vie: la défense de la démocratie, des droits et de la dignité de l’homme d’une part et l’éducation des jeunes d’autre part. 
L’Etat de droit démocratique et libéral n’a pas ici pour objectif de «donner» la liberté aux hommes mais de créer, dans le respect de la liberté de l’individu, les institutions sociales qui permettent le mieux le développement de l’humanité de l’homme. L’Etat n’a pas non plus pour mission de prescrire aux citoyens un ensemble de valeurs, quelles qu’elles soient – la religion, les convictions politiques et les goûts personnels ne sont pas des objets de tutelle de l’Etat – en revanche il doit, au moyen de règles, de lois et d’institutions, prévenir de manière de plus en plus humaine toute propagation de la violence et protéger la sphère de liberté de l’individu dans laquelle il peut développer son humanité dans un esprit de liberté responsable. Pour Jeanne Hersch, ce n’est possible que dans le respect du droit. Le droit axé sur la justice lie le pouvoir, lui fixe des limites et offre par là même une protection nécessaire à la liberté individuelle. «Dans un Etat sans fron­tières natu­relles, qui s’appuie donc sur le droit [elle parle de la Suisse], le sens du droit de chaque citoyen doit être particulièrement fort. Or malheureusement, ce n’est pas le cas aujourd’hui. L’ordre juridique est la plupart du temps dévalorisé, considéré comme plus ou moins conservateur, au nom de davantage de justice sociale. Nous avons donc dans ce pays deux missions, d’ailleurs étroitement liées: d’une part, nous devons prouver, grâce à des mesures sociales, que le droit est également un moyen d’obtenir davantage de justice et d’autre part, il faut que les différentes régions de la Suisse puissent penser, croire et créer des œuvres culturelles dans la diversité mais que, précisément pour cette raison, l’attachement aux mêmes principes juridiques reste nécessaire, voire indispensable.»1 
Jeanne Hersch a constamment considéré cette mission citoyenne – qui fait partie de la liberté responsable du citoyen – comme une obligation. Elle n’a pas seulement enseigné la liberté responsable dans de nom­breuses conférences, devant les organismes ou groupes professionnels les plus divers ainsi qu’à la radio, elle l’a vécue elle-même en tant qu’intellectuelle indépendante qui s’estimait tenue d’aller au fond des choses, d’envisager tous les aspects d’une question et de prendre position, surtout quand les conclusions aux­quelles elle était parvenue allaient à l’encontre de la pensée majoritaire. 
L’exemple le plus connu en sont ses «Antithèses aux ‹thèses› de la Commission fédé­rale pour la jeunesse. L’ennemi c’est le nihilisme.», Genève 1981, qui conduisent au second thème qui traverse toute son œuvre: la question de l’éducation. Ici aussi, ses idées n’ont rien perdu de leur actualité: étant donné les effets visible d’un profond désarroi de beaucoup de parents en matière d’éducation – la violence des jeunes n’a fait que révéler une crise beaucoup plus profonde – elles ont suscité depuis des réflexions en bien des endroits. Les «Antithèses» rédigées en 1981 sont certes nées d’un événement précis, les manifestations de jeunes de 1980 dans diverses villes de Suisse. Ses observations et ses réflexions sont liées à la situation de l’époque mais ses idées sur l’homme, sur la nécessité et le contenu de l’éducation sont si profondes qu’elles peuvent intéresser directement les lecteurs d’aujourd’hui. Voici ce qu’écrit Monika Weber, ancienne conseil­lère aux Etats et ancienne conseillère municipale de Zurich, aujourd’hui présidente de la Jeanne Hersch Gesellschaft, dans son introduction à la collection de conférences et de discours qu’elle a publiée avec Annemarie Pieper à l’occasion du centenaire de la naissance de la philosophe: «Ses idées sur la nécessité de l’éducation constituent pour nos contemporains une lecture bienfaisante. On est forcé de reconnaître avec étonnement qu’elle a toujours raison.»2 
Ainsi Jeanne Hersch rappelle que «la vie en société, l’humanité de l’homme dans son histoire – passé, présent, avenir –, les acquis» doivent être appris et que l’enfant a besoin, «dès le début, de règles, d’habitudes, d’obligations constantes». Mais ce ne sont pas seulement les adolescents qui en ont absolument besoin pour devenir dans la mesure du pos­sible des individus libres et responsables».3 En effet, ils développent le sens des responsabilités vis-à-vis de la collectivité sans lequel une démocratie libérale – telle qu’elle la voit réalisée en Suisse à un degré unique au monde – ne peut pas être maintenue et encore moins développée.  
L’éducation est donc une obligation envers la jeune génération aussi bien que vis-à-vis de l’intérêt général. C’est seulement quand on donne aux enfants et aux adolescents des repères qu’ils reçoivent quelque chose «à quoi ils peuvent se référer.» (Antithèses) Mais il faut pour cela des adultes qui vivent eux-mêmes ces valeurs et exigent de ma­nière bienveillante mais ferme qu’elles soient respectées. Les parents «restés adolescents» qui «ont peur des enfants et les courtisent» n’en sont pas capables ou, comme l’écrit Annemarie Pieper, ancien professeur de philosophie, «quand les parents sapent l’autorité des adultes en se faisant les copains de leurs enfants, il ne faut pas s’étonner de la perte du respect. Les enfants ont besoin de limites que leur fixe la génération précédente en fonction de valeurs et de normes morales tradition­nelles qui ont fait leurs preuves.»4 
La nécessité urgente d’un changement des façons de penser ne s’impose pas seulement à ceux qui sont quotidiennement confrontés à la crise actuelle de l’éducation, à des parents qui n’osent plus guère éduquer, qui sont désorientés ou qui apprennent que leur enfant est insupportable en classe car il est incapable de respecter des règles, d’ap­prendre, d’écouter, de collaborer avec les autres élèves. La même question est soulevée par le fait que des associations de policiers tirent la son­nette d’alarme avec une résolution dans la­quelle ils constatent que les policiers et policières ne veulent plus être «les boucs émissaires des négligences des politiciens et de l’évolution aberrante de notre société».5 La violence croissante dirigée non seulement contre la police mais aussi contre les ambulanciers et les pompiers qui ne peuvent plus effectuer certaines interventions sans protection policière doit faire réfléchir tous les responsables politiques et tous ceux qui s’occupent d’éducation. Sans vouloir entrer ici dans les détails politiques et idéologiques, nous constatons aujourd’hui que depuis des décennies des théories concernant l’éducation et la société que Jeanne Hersch évoque dans ses thèses, ont eu pour effet que la transmission de valeurs fondamentales, la formation d’une conscience morale fondée sur des principes éthiques et juridiques ont échoué, et cela non seulement dans des cas particuliers mais d’une manière si générale que les policiers parlent à juste titre d’une évolution négative de la société. 
Jeanne Hersch propose autre chose qu’offrir à la jeunesse des «espaces de liberté», de les abandonner à la sous-culture d’Internet, de la musique pop, des diktats de la consommation ou d’autres «occupations» non créatrices de sens, qui ne développent pas leurs aptitudes. Pour elle, la liberté ne se développe pas dans des espaces de liberté, au contraire. L’adolescent l’acquiert en prenant conscience de ce qu’est l’humanité de l’homme: occuper une place dans l’histoire «par amour de ce qui est et en cherchant à faire advenir ce qui peut être», en sachant comment les hommes du passé ont vécu, les efforts qu’ils ont fait pour reconnaître leurs dettes vis-à-vis du passé et se préparer au rôle à jouer dans cette chaîne au lieu, comme c’est si souvent le cas aujourd’hui, de s’indigner de manière facile et aveugle. L’histoire les attend, ils ont des devoirs parce qu’ils ont un passé.»6 
Mais pour cela, il faut des adultes qui possèdent cet état d’esprit, ce sens des responsabilités et cette liberté humaine. Les Antithèses évoquées ici sont l’expression d’une telle attitude et réfèrent à la nature du processus éducatif qui se présente certes de manière nouvelle à chaque génération avec ses nouveaux défis mais qui a toujours été un élément de l’humanité de l’homme. «Abandonner l’éducation signifierait que l’on renonce à être homme.»7    • 
 

1    Jeanne Hersch. Vier Sprachen – ein Vaterland.  
Referat vor Schriftstellern. In: «Jeanne Hersch.  
Erlebte Zeit. Menschsein im Hier und Jetzt»:  
Herausgegeben von Monika Weber und Anne­marie Pieper. Verlag Neue Zürcher Zeitung, Zürich 2010, p. 119 
2    Monika Weber. Faszination Jeanne Hersch.  
Einleitung. In: Erlebte Zeit, p. 13 
3    Jeanne Hersch. Erziehung zu verantwortlicher  
Freiheit innerhalb menschlicher Grenzen. Exposé présenté le 19 juillet 1985 à Salzbourg lors du  
Congrès international de pédagogie.  
In: Erlebte Zeit. p. 73 sqq. 
4    Annemarie Pieper. Jeanne Hersch. Ein weiblicher Sokrates. Nachwort zu Erlebte Zeit. p. 228 
5    Résolution «Cela suffit» des délégués de la Fédération suisse des fonctionnaires de police (FSFP) adoptée lors de sa 90e assemblée des délégués des 10 et 11 juin 2010 à Lucerne 
6    Jeanne Hersch. Erziehung zu verantwortlicher  
Freiheit innerhalb menschlicher Grenzen.  
In: Erlebte Zeit. p. 74 
7    ibid. p. 73

Le grand âge de la philosophe genevoise Jeanne Hersch (née en 1910) n'altère en rien la netteté de ses réponses à Catherine Unger, qui l'interroge ce soir, chez elle, dans la série des grands entretiens de la TSR. Issue d'une famille polonaise d'intellectuels juifs laïcs, proche du mouvement de solidarité ouvrière Bund, Jeanne Hersch s'est très tôt orientée vers la philosophie, puisqu'elle évoque les questions sur l'existence des choses qu'elle posait dès cinq ans à ses parents. L'Etonnement philosophique (titre d'un de ses livres consacré à plus de deux mille ans de pensée occidentale) procède de ces premières questions essentielles.

«Anti-bolchevique par son père», qui s'était rendu en Russie en 1917, elle va en 1933 à l'Université de Freiburg-im-Brisgau pour suivre les cours de Heidegger, curieuse de comprendre comment le pays des grands philosophes pouvait verser dans l'hitlérisme: deux anecdotes illustrent la pression collective sur l'individu qu'elle dit avoir fortement ressentie. Quand on lui demande ce que signifie le fait d'être juive, elle répond par l'exemple de son père qui n'a jamais oublié, jusque dans ses travaux universitaires de statisticien, sa fidélité «très indéfinie mais pas moins exigeante» envers le peuple juif.

Vingt ans professeur de philosophie à l'Université de Genève, Jeanne Hersch a voulu ne pas séparer dans son enseignement le sens de la responsabilité envers les autres et le sens de la vérité. Ce lien impératif entre la vérité et la volonté de l'être humain se retrouve dans Le Droit d'être un homme, fruit des deux ans passés à l'Unesco où elle a tenté de mettre les cultures du monde au service de la paix, entreprise qui peut sembler paradoxale aujourd'hui face aux conflits nationalistes.

L'entretien s'achève sur des questions plus personnelles, le regret d'avoir été paresseuse, l'amour de la vie, les acquis du féminisme, la solitude, la mort attendue – sur laquelle Jeanne Hersch lit une page étonnante de Temps alternés, son unique roman (1942): «Il n'est pas aisé d'exister quand le corps est un cercueil et qu'on n'a plus d'autre espoir que la mort. […] La mort est sûre, c'est bien, mais quand viendra-t-elle?» Si avoir un maître, Jaspers en l'occurrence, c'est «recevoir la chiquenaude qui vous amène à vous-même», on peut dire que Jeanne Hersch est rapidement devenue elle-même puisque c'est une romancière de trente ans qui se posait déjà cette question.

Abandonner l’éducation signifierait que l’on renonce à être homme

Jeanne Hersch

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