«Nous ne savons pas nous taire. Nous ne voulons pas nous taire»,assène la polonaise Barbara Nowacka, du haut de ses 42 ans. Et déjà une vie de militante (à gauche et en faveur des femmes) longue comme le bras. Représentante du comité «Sauvons les femmes» («Ratujmy Kobiety»), qui peut se flatter d’avoir réussi à envoyer valser à l’automne une proposition de loi durcissant encore davantage le droit à avorter, elle a reçu ce lundi le prix Simone de Beauvoir pour la liberté des femmes 2017. Ce prix récompense chaque année le jour anniversaire de la naissance de Simone de Beauvoir des personnes ou associations, militant.es ou intellectuel.les que la théoricienne et activiste du féminisme n’aurait certainement pas reniés.

Après avoir récompensé l’an passé la maire de Lampedusa, Giusi Nicolini, place donc à Barbara Nowacka. «Quand Simone de Beauvoir disait : "N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis."elle pensait à l’IVG. Alors récompenser aujourd’hui Barbara Nowacka de "Sauvons les femmes" est particulièrement, exceptionnellement beauvoirien», explique Sylvie Le Bon de Beauvoir (fille adoptive de Simone) et présidente d’honneur du prix.

Barbara Nowacka, c’est donc l’histoire d’une femme qui s’est jetée de toutes ses forces contre une initiative citoyenne particulièrement scélérate : une proposition de loi de pro-vie («vous parlez d’une appellation», ironise-t-elle) visant à l’interdiction totale de l’avortement, en menaçant les contrevenants (femmes et médecins) de cinq ans de prison, là où l’accès à l’IVG est déjà plus que verrouillé. Autorisé dans trois cas seulement : risque pour la vie ou la santé de la mère, examen médical indiquant une grave pathologie irréversible de l’embryon ou grossesse résultant d’un viol ou d’un inceste.

«Nous étions sous la pluie mais solidaires»

En septembre, le Parlement polonais accepte que cette nouvelle proposition de loi soit examinée. Pour Barbara Nowacka, pas question de laisser passer ce tour de clés supplémentaire. «Chaque agression génère un état de guerre», explique-t-elle en citant Simone de Beauvoir, avant d’ajouter que «le petit caillou» (la proposition de loi pro-vie) a déclenché une «avalanche». «La gronde des femmes de notre pays n’a cessé de grandir. Et finalement, le 3 octobre, nous avons été des milliers de Polonaises et de Polonais, à manifester contre ce durcissement de la loi. Nous étions sous la pluie mais solidaires. Il y avait aussi des jeunes filles dont c’était la première manif», raconte-t-elle avec émoi. La mobilisation a payé. Le Parlement a reculé, lâché par l’Eglise hostile à l’avortement mais contre l’idée de peines pénales.

Sur l’air du «combat ne s’arrête pas là», Barbara Nowacka évoque la loi en vigueur : «A cause d’elle, la femme qui avorte est une criminelle. Mais dans notre pays, l’éducation sexuelle n’existe pas, les contraceptifs sont chers; les médecins refusent souvent de les prescrire. La pilule du lendemain est difficilement accessible. On estime qu’il y a entre 80 000 et 100 000 avortements clandestins par an. Les plus aisées vont à l’étranger en Suède, en Ukraine…» Elle reprend souffle. Evoque un fait divers récent. Sordide : «Récemment une fille de 12 ans a accouché. Le père, un homme de 29 ans, n’a pas été reconnu coupable de viol par le procureur.» Elle ajoute : «En cas de pathologie grave et irrémédiable du fœtus, il peut y avoir avortement. Mais il y a de fait très peu d’examens prénataux. Certains médecins évitent d’en faire en invoquant leur clause de conscience.»

Toujours mobilisée, Barbara Nowacka, prix 2017 Simone de Beauvoir, ne compte pas en rester là. Et compte désormais en appeler à l’Europe que l’avortement soit inscrit dans la charte européenne des droits fondamentaux. Sa juste place.