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Le blog de la Pintade Rose Rainbow

Le blog de la Pintade Rose Rainbow

Coups de cœur, coups de bec d'une habitante de Sant Nazer (44600)


Des Apatrides Rohingyas {}

Publié par La pintade rose sur 3 Mars 2018, 08:11am

Catégories : #je n'aime pas

C’est un nouveau coup dur pour la résolution du conflit qui secoue l’ouest de la Birmanie. Le diplomate américain Bill Richardson a claqué la porte, jeudi 25 janvier, de la commission sur les Rohingya, mise en place en décembre par Aung San Suu Kyi pour tenter de résoudre la crise des réfugiés. Richardson se dit alarmé par "l'absence de leadership" de la dirigeante birmane.

"C'est avec une grande déception que j'annonce ma démission du Conseil consultatif sur l'État de Rakhine [État d’Arakan en français]", a déclaré le diplomate dans un communiqué.

 

Bill Richardson, ancien membre de l'administration Clinton, était l'un des personnages essentiels de ce groupe mis en place en décembre et chargé de proposer des solutions au conflit qui secoue l'État d’Arakan, dans l'ouest de la Birmanie. Près de 690 000 musulmans rohingyas vivant dans cette zone se sont réfugiés au Bangladesh voisin depuis fin août pour fuir une opération de l'armée, qualifiée de campagne "d'épuration ethnique" par les Nations unies.

"Absence de leadership moral"

Le diplomate s'est déclaré très préoccupé par "l'absence de leadership moral" d'Aung San Suu Kyi et décrit sa "réponse furieuse" à ses appels pour libérer deux journalistes de Reuters arrêtés pour leur enquête sur l'armée dans la région.

Bill Richardson dit craindre que ce conseil consultatif ne devienne "une troupe de pom-pom girls" au service de la politique du gouvernement, car il refuse de "proposer les changements de politique authentiques dont on a désespérément besoin pour assurer la paix, la stabilité et le développement dans l'État de Rakhine".

Il a indiqué avoir été "interloqué" par le dénigrement des médias, de l'ONU, de la communauté internationale et des organisations de défense des droits de l'Homme, et alarmé par "le manque de sincérité" avec lequel le problème de la citoyenneté des Rohingya a été discuté dans le cadre de cette commission.

"Attaques personnelles"

Évoquant des "attaques personnelles" contre Aung San Suu Kyi, le porte-parole de cette dernière regrette que Bill Richardson n'ait pas essayé "de comprendre la Birmanie plutôt que de la blâmer".

Bill Richardson avait rejoint le comité en tant que simple citoyen, a indiqué Washington quelques heures après sa démission, précisant que les États-Unis partageaient toutefois beaucoup de ses préoccupations.

Pendant des décennies, les Rohingya se sont vu dénier tout droit à la citoyenneté dans le cadre d'un système discriminatoire qui limite leurs droits et leur liberté de mouvement en Birmanie.

La situation est critique, car la Birmanie et le Bangladesh n'ont pas pu tenir les délais pour assurer le retour de centaines de milliers de réfugiés rohingyas en Birmanie, alors que les premiers rapatriements étaient prévus le 23 janvier, en vertu d'un accord signé le 23 novembre par les deux pays.

Trois lauréates du prix Nobel de la paix appellent aujourd'hui la dirigeante Aung San Suu Kyi et l'armée birmane à mettre fin au "génocide" des musulmans apatrides Rohingya, sans attendre, faute de quoi ils s'exposeront à des poursuites devant la justice internationale. Les Nations unies et différentes organisations de défense des droits de l'homme ont recueilli les preuves d'importantes violations des droits commises par l'armée birmane contre les Rohingya, notamment des meurtres, des viols et des incendies criminels, actes qui ont poussé près de 700.000 membres de cette communauté à fuir au Bangladesh voisin depuis la fin août dernier.

- Pieds et poings liés face à la junte militaire, la dirigeante birmane a approuvé la nécessité d'un accès immédiat de l'assistance humanitaire en faveur de la minorité musulmane réprimée

À New York 

La répression des Rohingyas en Birmanie et leur exode vers le Bangladesh, apparentés à un «génocide» mercredi par les Nations unies, ne pouvaient pas plus mal tomber pour Aung San Suu Kyi. La Prix Nobel de la Paix 1991, devenue conseillère d'État et dirigeante de facto du pays en avril 2016, a dû annuler sa venue à New York la semaine prochaine, dans le cadre de la 72e session de l'Assemblée générale de l'ONU. Le risque était jugé trop grand que cette apparition parmi les chefs d'État et de gouvernement de la planète hautement médiatisée vire au désastre diplomatique.

Ce renoncement, déroutant de la part d'une héroïne de la communauté internationale, rescapée de quinze ans de résidence surveillée et écrasant vainqueur des élections générales de 2015, s'explique aisément: il lui aurait fallu expliquer, sur l'estrade de l'Assemblée générale, pourquoi des opérations de «nettoyage» dans l'État d'Arakan (ou Rakhine) ont précipité 389.000 Rohingyas sur les chemins de l'exil, cette minorité musulmane et apatride si honnie dans ce pays à 90 % bouddhiste que le statut de citoyen à part entière lui est dénié depuis 1982. 

Un grand discours attendu mardi 

Il lui aurait fallu justifier pourquoi elle a nié ces opérations militaires, les imputant à des «terroristes» indéterminés. Il lui aurait fallu justifier les villages brûlés, le bilan humain très lourd en moins de trois semaines de combats (400 à 3000 morts selon les sources) et le refus de laisser les organisations humanitaires accéder dans l'État d'Arakan. Les hostilités avaient débuté le 25 août avec l'attaque de douze postes de police et d'un camp de l'armée par un mouvement rebelle, l'Armée du salut des Rohingyas de l'Arakan (Arsa).

«Ces dernières vingt-quatre heures, a déclaré Stéphane Dujarric, porte-parole d'Antonio Guterres, 10.000 personnes sont apparemment passées au Bangladesh. Si l'on ajoute ceux qui ont fui depuis la dernière vague de violence dans l'État d'Arakan en octobre, on estime que quelque 40 % de la population totale des Rohingyas se sont à présent enfuis au Bangladesh.» 60 % de ces réfugiés seraient des enfants, selon l'Unicef. «Un pourcentage effarant, qui justifie de venir en aide à ces gens immédiatement», insiste Dujarric. Et ces réfugiés, affamés, hagards, racontent «d'épouvantables histoires de meurtres et d'incendies, de viols et de persécutions», selon Colin Dwyer, de la radio américaine NPR.

Redoutant un «scénario du pire» - un massacre des Rohingyas encore présents sur le sol birman - l'ONU a une nouvelle fois appelé au déploiement d'une aide «massive» d'urgence envers les Rohingyas, victimes d'une véritable «épuration ethnique» de la part de Nay Pyi Taw, la capitale birmane aux mains de la junte militaire. «Nous implorons la communauté internationale de renforcer son action humanitaire et d'apporter son aide», a déclaré à Dacca (Bangladesh) Mohammed Abdiker, directeur des opérations de l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), dont le siège se trouve à Genève. 

La passivité d'Aung San Suu Kyi trahit l'impasse dans laquelle elle se trouve: pieds et poings liés face à la junte militaire qui détient tous les grands portefeuilles ministériels, à commencer par la Défense, et qui n'attend qu'un prétexte pour mettre un terme à l'embryon de vécu démocratique en Birmanie, elle doit également compter avec le mouvement nationaliste bouddhiste, violemment anti-Rohingyas. 

«Sa position est excessivement difficile. Elle fait de son mieux pour améliorer le sort des Rohingyas»

Mitch McConnell, leader de la majorité républicaine au Sénat américain

Au sein même de son parti, la Ligue nationale pour la démocratie (LND), peu de voix s'élèvent en faveur de ces derniers, considérés comme une menace à la sécurité nationale. «Nous n'aimons pas l'armée, concède Nyan Win, 75 ans, un des hauts responsables du mouvement, mais nous sommes d'accord dans cette affaire. Notre souveraineté ne peut être violée et c'est pourquoi nous sommes unis. Ces gens sont des immigrants illégaux, c'est certain. Mais la communauté internationale n'insiste jamais là-dessus.»

Avant le grand discours télévisé sur la «réconciliation nationale» promis le 19 septembre par Suu Kyi, il faut lui donner une chance, plaide Mitch McConnell, leader de la majorité républicaine au Sénat américain, qui la connaît personnellement et a pu lui parler mercredi au téléphone: «Sa position est excessivement difficile. Elle fait de son mieux pour améliorer le sort des Rohingyas. Elle a approuvé la nécessité d'un accès immédiat et amélioré de l'assistance humanitaire dans (cette) région, en particulier pour la Croix-Rouge. Le chemin de la Birmanie vers un gouvernement représentatif n'est absolument pas garanti, ni achevé. Attaquer le seul dirigeant politique qui œuvre pour étendre le champ de la démocratie dans le pays pourrait miner cet objectif à long terme.»

Mercredi, tandis qu'Antonio Guterres approuvait, embarrassé, la notion de «génocide» en cours et plaçait la crise rohingya en tête des priorités de l'Assemblée générale des Nations unies avec le dossier nord-coréen et le réchauffement climatique, la Suède et la Grande-Bretagne ont obtenu la tenue d'une session en urgence du Conseil de sécurité. Aucune condamnation de la Birmanie n'en est ressortie. «Affaire interne», bottent en touche les diplomates chinois à New York, Pékin soutenant sans réserve la répression en cours contre les Rohingyas.

Des Apatrides Rohingyas  {}

Depuis leur entrée au Parlement, en mars 2016, les 390 élus de la Ligue nationale pour la démocratie (LND, le parti que dirige Mme Aung San Suu Kyi) logent dans les bâtiments monotones d’une ancienne résidence de l’armée à Naypyidaw, la capitale birmane. Lors des législatives du 8 novembre 2015, leur formation a remporté 75 % des sièges. À 8 h 20, comme tous les jours lors des sessions parlementaires, ils enfilent leur tenue : costume de leur région pour les députés des minorités ethniques kaung paung, le turban traditionnel, pour leurs homologues bamars (majorité birmane). Enfin prêts, tous cadenassent les portes de leurs chambres rudimentaires. Pas question d’être en retard. Des motards les attendent : les fonctionnaires du ministère de l’intérieur s’assurent qu’ils montent dans les minibus, avant de les escorter jusqu’au Parlement.

Sur les gigantesques avenues à l’allure martiale, leur convoi semble bien vulnérable. Les barrages militaires placés à l’entrée des axes menant à la Chambre se referment derrière eux. Il faut assurer la sécurité des nouveaux députés, affirment les soldats en faction. Mais quelle menace pèserait sur ces représentants triomphalement élus « L’armée ! », répond le député Win Htein, un fidèle de Mme Suu Kyi, conscient du paradoxe que suggère sa réponse : « À tout moment, nous pourrions être emmenés en prison, ironise-t-il. L’idée nous a effleurés les premiers jours où nous montions dans ces bus. »

Des députés tenus à l’obéissance

Ce tableau quotidien illustre le scénario qui se joue en Birmanie (Myanmar). Celui d’une démocratie naissante encadrée par une junte militaire qui, depuis 1962, sous différentes formes et sous des acronymes alambiqués, dirigeait le pays. Une évolution plus qu’une révolution, souligne le journaliste Myint Zaw : « Les généraux ont pris l’initiative du changement. Et ils sont incontournables. » Certes, la dictature n’est plus, mais ce premier gouvernement civil doit se satisfaire d’une Constitution écrite en 2008 par et pour l’armée.

Pourtant, les Birmans comptent sur Mme Suu Kyi, opposante historique et adulée. Son portrait est vendu sur les trottoirs aux côtés de celui de son père, le général Aung San, héros de l’indépendance assassiné quand elle avait 2 ans, et de celui du nouveau président Htin Kyaw. Les mêmes phrases reviennent en boucle : « Aung San Suu Kyi est notre mère » « Je lui fais confiance » « Elle lutte pour notre pays ». Elle doit aujourd’hui se montrer à la hauteur de ces espoirs.

Son premier « coup » politique, elle l’a réalisé en avril 2016, dès la prise de fonctions du gouvernement civil. L’article 59 de la Constitution — taillé sur mesure pour cela — lui interdisait d’accéder à la présidence parce que ses deux fils sont de nationalité étrangère (britannique). Qu’à cela ne tienne : s’appuyant sur sa majorité au Parlement, et en dépit de l’opposition de tous les élus militaires, elle a été nommée conseillère d’État — un poste créé spécialement pour lui permettre de diriger « par le haut » le gouvernement du discret et conciliant Htin Kyaw, un ami très proche. Elle s’est également attribué le ministère des affaires étrangères.

Parmi ses alliés, cette concentration des pouvoirs déplaît. « Les problèmes ne peuvent être résolus par un seul cerveau », alerte Lut Latt Soe, directrice du journal The People’s Age et fille d’un des fondateurs de la LND. Tout est décidé « d’en haut », confirment plusieurs conseillers. Certains dénoncent un « culte de la personnalité » autour d’une femme réputée « peu conciliante »,cassante et « ayant du mal à écouter ». Ces aspérités brouillent peu à peu son image, longtemps véhiculée en Occident, de « Nelson Mandela de l’Asie » et de défenseure des droits humains.

Si certains élus LND se plaignent de voir leur rôle réduit à celui d’une « chambre d’enregistrement », le député Win Htein revendique la discipline quasi militaire qu’il impose aux élus : « L’obéissance est absolument nécessaire. C’est pour le bien de la construction démocratique et de la réconciliation nationale. La situation demeure très fragile. Il nous faut assurer la cohésion face aux militaires. »

Pour l’heure, Mme Suu Kyi ménage ses relations avec ces derniers. Négocier avec la Tatmadaw (l’armée) est essentiel pour avancer sur la question cruciale de la paix avec tous les mouvements ethniques armés. Mais comment faire la paix quand le pays n’a connu que la guerre depuis l’indépendance, en 1948  (1) ? Volontariste, Mme Suu Kyi a convoqué, du 31 août au 4 septembre 2016, une conférence dite de « Panglong du XXIe siècle » — en référence à celle organisée par son père en 1947, qui avait dessiné les contours d’une Union birmane. Car, « sans la paix, nous ne pouvons répondre aux besoins des citoyens », a-t-elle affirmé à l’ouverture des débats.

Au Palais des congrès de Naypyidaw, représentants de l’armée, du gouvernement et des groupes ethniques se sont succédé à la tribune, chacun exposant sa vision d’une Birmanie fédérale. Cette première rencontre ressemblait toutefois davantage à un dialogue de sourds qu’à l’ouverture de négociations pour définir un avenir commun. Les émissaires de la puissante Armée wa, présentés comme « observateurs » et non comme « participants à part entière », se sont retirés de la conférence (2). Trois autres groupes étaient absents (3)car ils avaient refusé de renoncer à la lutte armée, ainsi que l’exigeaient les généraux en préalable aux discussions — une demande irréaliste, tant la défiance envers les militaires demeure grande. « La question de la reconnaissance est fondamentale », estime le directeur de l’Institut pour la stratégie et la politique de la Birmanie Min Zin (4). Ainsi, durant la conférence, les membres des groupes armés ethniques ont pris ombrage du fait que leurs grades ne soient pas signalés comme l’étaient ceux de leurs homologues de la Tatmadaw, qui siégeaient en grand uniforme.

Certes, le fédéralisme, projet autrefois honni par l’armée, qui s’affirmait garante de la cohésion du pays, est désormais à l’ordre du jour. Mais chacun interprète ce terme à sa façon. « On risque de voir apparaître une fédération d’États dessinés sur des bases ethniques,explique Carine Jaquet, spécialiste de la Birmanie. Une reproduction de ce que la majorité bamar a imposé durant des décennies aux minorités. » Certains proposent de redessiner la carte du pays en formant un État bamar composé des régions dans lesquelles vivraient une majorité de Bamars. Une manière d’assurer une attribution plus équitable des ressources entre toutes les composantes ethniques du pays.

Tous les six mois, les délégués doivent se retrouver. Mais, pour le journaliste et spécialiste de la région Bertil Lintner, ce processus ressemble plus à « un opéra dans lequel chacun se pose en diva et où personne ne souhaite chanter dans le chœur (5) ». « Par le passé,observe Min Zin, on voyait la junte militaire comme l’ennemi commun. Aujourd’hui, la Tatmadaw travaille en collaboration avec le gouvernement sur le processus de paix (6) » Mme Suu Kyi elle-même se retrouve soupçonnée de faiblesse face à l’institution militaire, fondée par son père. Ainsi, en novembre 2016, elle a appelé à l’arrêt des combats quand quatre armées de l’Alliance du Nord ont attaqué des postes de police dans l’État shan. Mais elle est restée muette face aux offensives de la Tatmadaw. « L’armée bouscule la dynamique des relations dans le camp des anciennes forces démocratiques, renchérit Carine Jaquet. Autrefois, on pouvait effacer le clivage ethnique au profit d’une vision commune. »Désormais, c’est terminé.

La LND jouit d’une marge de manœuvre étroite. Le gouvernement civil ne maîtrise ni les forces armées ni la fonction publique dans son ensemble. Les ministères-clés de la défense, des affaires frontalières et de l’intérieur lui échappent : ils sont réservés à des militaires. Comment le gouvernement peut-il insuffler ou faire appliquer sa politique si la loyauté des fonctionnaires lui échappe ?

Quelques mois après leur prise de fonctions, certains ministres LND peinent toujours à imposer leurs vues. Ainsi, au ministère de l’information, M. Pe Myint fait figure de novice. On le sent gauche, égaré dans son immense bureau. Son agenda est géré par les fonctionnaires. Ceux-ci travaillaient déjà pour son prédécesseur. Le chef de l’administration du ministère, en poste depuis quinze ans, est d’ailleurs persuadé qu’aucun changement fondamental n’interviendra avec ce gouvernement. « Les anciens dirigeants donnaient des ordres plus clairs, du fait de leur esprit militaire », regrette-t-il. Mais il assure : « Nous, les fonctionnaires, avons voté pour la LND. »

Avec la levée des sanctions économiques américaines, annoncée en septembre 2016, durant la visite officielle de Mme Suu Kyi à Washington, et effective depuis octobre, le gouvernement a perdu un moyen de pression sur les généraux. Cent quatre personnalités étaient interdites de visas et de commerce, tout comme des entreprises détenues par des militaires et leurs partenaires, ceux que les Birmans appellent les cronies (« acolytes ») (7). Le directeur du site d’information The Irrawaddy, Aung Zaw, fustige la décision américaine, qu’il juge prématurée : « Désormais, ils ont tout gagné. »

« Avant, nous vivions toujours dans la crainte »

Durant des années, l’armée a assuré l’enrichissement des hauts gradés en développant des consortiums impliqués dans tous les secteurs de l’économie. Un véritable État dans l’État (8). L’extraction du gaz, des pierres précieuses et des ressources naturelles dans des zones où vivent les minorités ethniques a servi de manne. Dans l’État kachin, par exemple, le jade assurerait 31 milliards de dollars de revenus, selon l’organisation Global Witness — un butin au cœur du conflit. Une partie des mines de jade seraient contrôlées par les plus hauts membres de l’ancienne junte, dont le général Than Shwe. Mais la vente de pierres servirait aussi à financer l’Armée kachin en lutte contre la Tatmadaw pour défendre la souveraineté de cette ethnie sur ces ressources. Le gouvernement de Mme Suu Kyi souhaite remettre à plat les licences octroyées pour l’extraction minière dans cet État. « Une manière d’assurer une plus grande transparence, commente Carine Jaquet. Cela pourrait ouvrir un espace de discussion salutaire. »Mais, avec la levée des sanctions, les entreprises liées à l’armée pourront s’associer à des investisseurs occidentaux. Une très bonne nouvelle pour leurs actionnaires — les membres de l’institution militaire.

Min Zin insiste, lui, sur les dangers de déséquilibre dans la répartition des richesses : « Si nous parlons constamment de paix sans prêter attention à la pauvreté, les problèmes vont surgir. L’écart entre les riches et les pauvres est terrifiant (9) » Un tiers seulement de la population a accès à l’électricité. Dans le quartier de Hlaing Thar Yar, dans l’ouest de Rangoun, l’ancienne capitale, les aspirations se résument à une formule : « Sar wat nay yeikt », « De la nourriture, des vêtements et un toit ». L’expression revient en boucle dans les conversations des déplacés du delta de l’Irrawaddy, dévasté en 2008 par le cyclone Nargis, qui a causé la mort de 130 000 personnes.

Inertie face à l’intolérance religieuse

Ils sont installés sur des terrains vagues dans les faubourgs de la métropole. Dès l’aube, les rues sont bordées de petits groupes : jeunes hommes et jeunes femmes attendent, accroupis, le camion de ramassage de leur usine. Un bref arrêt suffit aux ouvriers pour atteindre le marchepied et s’agripper au véhicule déjà bondé. Ils partent pour douze heures de travail. Dans les cabanes, les plus âgés s’occupent des enfants qui courent dans les rigoles. « Ce nouveau gouvernement doit décréter une hausse de salaire », estime l’ouvrier Than Ei. « Désormais, nous allons être écoutés. Nous avons appris que nos habitations ne seraient pas déplacées, veut croire M. Tin Myint, arrivé dans le quartier en 2010. Nous sommes soulagés. Avant, nous vivions toujours dans la crainte. » Son voisin, M. Aung Zaw, espère lui aussi beaucoup de ce nouveau gouvernement, qui a « un peu plus de marge de manœuvre. L’injustice va cesser ». « Je ne connais pas grand-chose à la politique,dit pour sa part M. Tun Wai, un habitant du quartier. Ce qui m’importe, c’est que la corruption diminue. » Mme Mi Chai et son mari, M. Maung Gyi, défendent les droits de ces laissés-pour-compte. Ils militent pour une société plus juste, poursuite logique de leur engagement passé contre la junte. Ils sourient amèrement lorsqu’ils entendent Mme Suu Kyi exhorter ses anciens camarades « à arrêter de “couper les arbres” », c’est-à-dire à rentrer dans le rang et à ne plus militer comme autrefois. Une injonction mal perçue. « Comment pourrait-on cesser de batailler alors qu’il reste tant à faire ? Nous ne sommes pas encore dans une démocratie. Le vote ne suffit pas », estime M. Maung Gyi.

Soixante-dix pour cent des 51 millions de Birmans vivent de l’agriculture. Mais la confiscation des terres pour des projets de développement ou par des entreprises cronies augmente le nombre de paysans sans ressources. Selon M. Sein Win, député LND responsable du dossier, cité par l’agence Reuters, un à deux millions d’hectares de terrains agricoles auraient été confisqués. L’accaparement des terres s’est accéléré dans les années 2000. Le nouveau gouvernement a promis de les redonner aux propriétaires spoliés en une année, d’ici à avril 2017. Une gageure…

« Nous devons offrir des emplois, et également former notre main-d’œuvre, déclare M. Ko Ko Gyi, l’un des dirigeants de Génération 88, le mouvement de la jeunesse pour la démocratie. Je crains que les entreprises étrangères ou les organisations non gouvernementales qui s’installent, attirées par les évolutions récentes de notre pays, ne monopolisent les ressources humaines au détriment des investisseurs et des projets locaux. »

Nul ne sait à quoi ressemblera la Birmanie en 2020, au terme du mandat du président Htin Kyaw et de sa conseillère d’État. « Tant que la Constitution de 2008 ne sera pas amendée, on ne pourra pas parler de véritable démocratie », rappelle le journaliste Myint Zaw. Présenté comme une priorité par la LND, cet objectif semble être passé au second plan. Des militants des mouvements sociaux et des intellectuels craignent qu’un pacte d’élites ne se noue entre le parti de Mme Suu Kyi et les héritiers de la junte, au détriment d’une population pauvre et peu instruite. La LND ne peut-elle que décevoir ? Des élections législatives partielles sont prévues pour le 1er avril 2017. Un test.

Député et écrivain, élu de la LND au parlement régional de Rangoun, Thein Lwin invite à analyser l’histoire récente pour mieux avancer : « La dictature que nous avons subie durant des décennies n’est pas liée à une intervention étrangère. C’est un signe que notre société est malade. Nous devons en comprendre les raisons. Cette démarche est indispensable pour faire progresser notre pays vers la démocratie. Ce sera long — comme lorsqu’une personne souffre d’un cancer. »

« La peur, l’angoisse, la violence sont enracinées dans notre société », ajoute l’écrivaine et directrice du Pen Club Ma Thida. Ainsi, les violences exercées depuis 2012 contre la minorité musulmane, en particulier les Rohingyas, sont à ses yeux des conséquences du passé : « On opprime le plus faible par crainte du plus fort. La fureur qui ne pouvait s’exprimer autrefois par peur de la junte se libère sans retenue. Elle est attisée par les rumeurs qui se répandent sur les réseaux sociaux. » Mme Suu Kyi se montre d’ailleurs très timorée face à l’intolérance religieuse grandissante. Alors que l’armée est accusée de nettoyage ethnique dans l’Arakan, elle s’agace des critiques récurrentes de la « communauté internationale » sur le sort des Rohingyas (10).

« Nous peinons à dessiner un rêve commun »

La conseillère d’État aura 72 ans en juin 2017. Épuisée par ses séjours aux États-Unis puis au Royaume-Uni en septembre 2016, elle a dû suspendre ses activités plusieurs jours à son retour. Que se passera-t-il après sa disparition ? On reproche notamment à la LND d’avoir écarté des listes de candidats aux élections de 2015 des membres de Génération 88. « Ils auraient pu faire de l’ombre à Aung San Suu Kyi, admet M. Win Htein. Pas question d’accepter des personnalités qui pourraient créer un parti au sein du parti. » Il reconnaît que Mme Suu Kyi n’a pas prévu de relève : « Et alors ? La LND s’est construite pour elle et autour d’elle. Nous sommes peut-être dans un culte de la personnalité, mais c’est notre manière de fonctionner. Quand elle disparaîtra, un autre parti devra se former. »

« Nous peinons à dessiner un rêve commun », observe Ma Thida, citant Michel-Ange, qui disait deviner l’œuvre à venir dans la pierre qu’il s’apprêtait à sculpter. À Naypyidaw, à deux pas de la « caserne » où vivent les députés, un habitant qui a voté pour la première fois en novembre 2015 essaie de se rassurer  : « Au moins, maintenant, on peut critiquer. »

Christine Chaumeau

Deux images qui se télescopent. Celle d’un jeune adolescent en «costard cravate» qui reçoit en compagnie de son père Michael et de son grand frère Alexander, le prix Nobel de la paix en 1991, à Oslo, alors que sa mère, elle, se bat sur le terrain en Birmanie pour la liberté de son peuple. Et bien sûr cette magnifique photo de retrouvailles, les yeux embués de larmes, dix ans après un au revoir qui n’était donc pas le dernier. Très ému, Kim Aris, était arrivé à Bangkok peu avant la libération de sa mère. Aujourd’hui âgé de 33 ans, il est le plus jeune des enfants d’Aung San Suu Kyi, qu’elle a eus avec son dernier mari, l’Anglais Michael Aris. Il a immédiatement demandé un visa pour obtenir le droit de voir sa mère, lui qui vit en Angleterre, à Oxford, là où ses parents se sont rencontrés. Très actif dans la lutte politique – il s’est même tatoué le drapeau et l’insigne de la Ligue nationale pour la démocratie (LND) sur le bras gauche, - Kim restera deux semaines en Birmanie.

 

Un amour sacrifié

 

Le combat pour la démocratie en Birmanie qu’a mené la fille du père de l’indépendance, a eu un prix, terrible, l’amour de ses proches éloignés par les circonstances politiques. Etudiante à Oxford – elle a suivi un cursus de philosophie, politique et économie et a obtenu un doctorat la School of Oriental and African Studies (SOAS) de Londres, Aung San Suu Kyi a rencontré le père de Kim à l’université, alors qu’il étudiait la littérature tibétaine et la religion bouddhiste, matières dont il est devenu l’un des grands spécialistes mondiaux - professeur permanent au St Antony’s College d'Oxford, et professeur associé au département des Etudes tibétaines et himalayennes de l'Université de Harvard (USA). Ils se marièrent en 1972 et eurent deux enfants: Alexander Aris, né à Londres en 1973 et Kim, né à Oxford en 1977. Vécurent-ils heureux ? Oui, certainement, jusqu’à ce jour funeste du 20 juillet 1989 et le placement en résidence surveillée de la dissidente birmane. Dès lors, les deux amants ont vécu le plus souvent loin de l’autre, leur amour méprisé par la junte militaire au pouvoir à Rangoun. 

En 1997, cette passion loin des yeux mais près du cœur a pris un tournant encore plus dramatique. Atteint d’un cancer de la prostate en phase terminale, Michael Aris voulait rencontrer une dernière fois l’amour de sa vie. Mais les autorités birmanes en décidèrent autrement. Malgré la pression internationale, en dépit de l’appel du pape Jean-Paul II, jamais un visa ne fut délivré au mari de Suu Kyi, qui elle ne pouvait quitter son pays de peur de ne plus jamais pouvoir y revenir. Michael Aris est mort le jour de son 53e anniversaire, le 27 mars 1999. Il avait vu une dernière fois Aung San Suu Kyi lors des fêtes de noël de 1995. De tous les combats de sa femme, il a coécrit avec cette dernière un appel à la paix et à l’action citoyenne, «Se libérer de la peur»: « Ce n'est pas le pouvoir qui corrompt, mais la peur : la peur de perdre le pouvoir pour ceux qui l'exercent, et la peur des matraques pour ceux que le pouvoir opprime... Dans sa forme la plus insidieuse, la peur prend le masque du bon sens, voire de la sagesse, en condamnant comme insensés, imprudents, inefficaces ou inutiles les petits gestes quotidiens de courage qui aident à préserver respect de soi et dignité humaine». Si Aung San Suu Kyi et Michael Aris n’ont pas eu peur de perdre le contact de leurs proches pour promouvoir la liberté et la démocratie, la plus belle victoire tient peut-être en ces retrouvailles familiales, dans les larmes et les sourires.

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