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Le blog de la Pintade Rose Rainbow

Le blog de la Pintade Rose Rainbow

Coups de cœur, coups de bec d'une habitante de Sant Nazer (44600)


Cette femme était-elle Féministe {}{}{}

Publié par La pintade rose sur 27 Février 2018, 10:31am

Catégories : #Femmes Femmes...

                    Françoise Giroud, une femme influente au féminisme ambigu

Les nombreux hommages, depuis, rendent grâce à la dame de presse, la seule à avoir dirigé un grand journal durant vingt ans, l'Express, fondé avec Jean-Louis Servan-Schreiber. A la féministe. A l'auteure d'une vingtaine de livres à succès. A la chroniqueuse qui, dans le dernier numéro du Nouvel Observateur, ne mâchait toujours pas ses mots sur la télévision. A la résistante, arrêtée par la Gestapo en 1943. A la femme, velours et griffes, tout simplement. Françoise Giroud l'élégante, de son vrai nom France Gourdji, née dans une famille aux origines russe et turque, marquée par la première leçon qu'elle reçut de son père, le jour de sa naissance : «Il voulait un fils. En me voyant, il a dit : "Quel malheur !"» Françoise Giroud, dévastée par la mort de sa soeur, Douce. Accablée par la naissance d'un fils non désiré, pendant la guerre: «Du jour, où il est né, j'ai marché avec une pierre autour du cou.» Trahie par Jean-Jacques Servan-Schreiber lorsqu'il en épousa une autre. Et surtout lorsqu'il vendit l'Express.

Envers les femmes, Françoise Giroud a la dent dure, peut-on lire dans Le XXe siècle des femmes.  " Quand cesseront-elles de se plaindre ?", se demande-t-elle, comparant l’élégance de Simone de Beauvoir à celle d’une " mercière apprêtée pour la messe ". Dénicheuse de talents, Françoise Giroud forme " les amazones de L’Express " : Madeleine Chapsal, Michèle Cotta, Danièle Heymann, Michèle Manceaux, Catherine Nay. Après s’être imposée dans le journalisme politique, elle est en droit de demander : " Les vertus que l’on exige d’une femme, combien d’hommes seraient capables de les montrer ? "

À titre de secrétaire à la Condition féminine, elle met en marche " cent une mesures " pour favoriser l’insertion des femmes : autonomie, droits propres, élimination des discriminations, diffusion de l’information, situation des veuves, divorcées, mères célibataires, formation à des métiers dits masculins. En dépit de certaines réussites, elle ne sera jamais tout à fait acceptée par les féministes, qui la considèrent bourgeoise, trop solidaire du pouvoir masculin et indifférente envers la perpétuation des rapports de domination hommes/femmes.

L’influence du père

Parmi les émules d’Athéna, Françoise Giroud est celle qui reconnaît le plus volontiers l’influence déterminante de son père : " Ma première leçon, je l’ai reçue de mon père, le jour de ma naissance. J’étais sa seconde fille. La première avait six ans déjà. Il voulait un fils. En me voyant, il a dit : " Quel malheur ! " - et il m’a repoussée. [...] Je n’ai cessé de demander pardon, autour et alentour, de n’être pas un garçon. Je n’ai cessé de vouloir faire la preuve qu’une fille, c’était aussi bien." 

Et la petite Françoise de commencer à faire la preuve qu’elle est digne d’être aimée en étant la première de classe et en sautant de plus haut que n’importe quel garçon. Consciente d’une sorte d’infériorité de naissance, elle refuse les règles de la féminité qu’on cherche à lui imposer et devient un " garçon manqué ". Non seulement elle a subi le rejet de ce père mort très jeune, mais sa mère fait de ce dernier, par surcroît, un modèle de bravoure, d’audace, de séduction et de talent journalistique.

Pour combler l’absence du père, Françoise devient tout naturellement, à dix ans, " l’homme de la famille ". Les décisions, les responsabilités et la réparation des prises électriques, c’est elle. Elle prouve que, pour les choses importantes, une fille vaut un garçon. Sa mère lui ayant enseigné qu’on ne pleure pas dans leur famille, toute sa vie, elle respectera ce code d’occultation de la douleur. Après sa première humiliation, elle écrit :
 

" Je ne savais pas ce qu’était un rapport de forces, mais j’ai appris, en cette occasion particulière, et pour la vie, que les faibles se font toujours écraser. Ne jamais écraser : ce pourrait être une devise. Ne jamais se laisser écraser : une résolution." 

Poussée par le désir d’égaler un garçon, elle devient hyperactive, incapable de goûter le simple bonheur de vivre. Pour elle, une journée sans écrire est une journée perdue. À elle seule, elle possède la force de travail de plusieurs personnes, ce qui lui permet plus tard d’affronter les crises et d’assumer avec succès toutes les responsabilités. Diriger seule L’Express ou mettre sur pied le ministère de la Condition féminine, rien ne constitue un défi trop grand pour Françoise Giroud. Elle est la preuve vivante que, non seulement une fille vaut un garçon, mais même plusieurs à la fois, parce que telle est la condition première de sa réussite.

Des amitiés féminines exclusives

Françoise Giroud a dit souvent combien les femmes lui avaient donné force et confiance. D’abord, c’est de sa mère et de sa sœur qu’elle reçoit la première reconnaissance, celle qui fonde la personnalité : " J’ai été une petite fille tant aimée par ma mère, par ma sœur aînée, Douce, qu’il m’en est resté quelque chose : je crois que les femmes m’aiment, et je les aime en retour." Élevée dans le besoin, dans la peur constante de ne pas joindre les deux bouts, elle dit que d’avoir été aimée est sa seule richesse. " On m’a seulement donné, pour le voyage de la vie, ce viatique sans prix d’où j’ai tiré pour toujours confiance dans la générosité de cœur, la tendresse rustique, la solidité des femmes. Sur elles, on peut compter. S’appuyer." 

Elle décrit sa mère avec émotion et tendresse. Elle parle de son charme, de l’originalité de son esprit, de son non-conformisme, de sa façon de suivre ses intuitions et ses inspirations, dans une absence totale de respect des règles. Cette mère invente également dans l’art de cuisiner et de coudre des vêtements extravagants pour ses filles. Et tous les samedis, il y a, orchestrée par sa mère, séance de couture à laquelle se joignent de jeunes amies. Toujours prête à faire confiance, elle s’attire les confidences. " Dans ses dernières années, c’était, chez elle, un véritable défilé, comme si elle avait été un poêle rayonnant de chaleur auquel venir se réchauffer." D’une générosité sans limites, cette femme est toujours prête à tout partager. Les valeurs qu’elle enseigne à ses filles sont la justice, la liberté, la dignité, la compassion, le courage. C’est une véritable leçon de vie qui marquera Françoise à jamais.

Dans ce que F. Giroud appelle leur cercle de femmes, il y a Douce, sa sœur aînée, la femme de sa vie, auprès de laquelle toute autre aurait été terne, sinon superflue. Elle joue tous les rôles. Aucune amie n’aurait su la remplacer. Douce est son amie, son soleil, celle qui donne un sens nouveau à sa vie. Elle en fait une magnifique description en racontant leur jeunesse commune :

" Exubérante, se liant facilement alors que j’étais sauvage comme un ours, Douce était populaire, entourée d’amis, invitée partout. Elle m’aimait. Alors elle m’emmenait où qu’elle aille. Nous formions une drôle de paire, elle superbe, éclatante, à l’aise en toutes circonstances, moi rugueuse, muette, la surveillant d’un œil implacable, convaincue que je la protégeais comme elle me protégeait."

Françoise et Douce feront partie de la Résistance durant l’occupation nazie. En 1943, la Gestapo arrête et déporte Douce à Ravensbrück. Elle revient, un jour de mai 1945, dans sa robe rayée, fantôme d’elle-même, et elle disparaît peu après, prématurément usée. Françoise est anéantie, rien ne pourra combler une telle perte. Giroud ne voit plus quelle foi, quelle philosophie, quel espoir dans l’homme peuvent tenir face à l’horreur des camps. La mort de Douce lui inspire de belles pages sur leur amitié si puissante, mais qui n’a pas été assez forte pour retenir sa sœur tant aimée :

" Le jour où elle est morte, mon enfance s’est envolée. Ainsi, il n’y aura plus personne pour me dire : " Tu es bête... Tu es bête comme tout ! " Il n’y aurait plus personne pour se soucier de mon confort, dont je n’ai jamais su prendre soin. [...] Je n’aurais plus personne pour parler de ce dont on ne parle à personne. Tous mes souvenirs allaient être veufs. [...] 
Nous disions en plaisantant : " Quand nous serons vieilles, nous serons de vieilles dames indignes... Nous boirons du whisky et nous serons débarrassées des hommes. Ce sera le paradis ! " 

La seule amie dont elle fasse vraiment cas, à part sa sœur, est Hélène Lazareff, fondatrice et directrice du magazine Elle. Lors de leur première rencontre, elles éprouvent réciproquement un véritable coup de foudre. " Le charme d’Hélène m’ensorcela, sans doute parce qu’elle était tout ce que je n’étais pas : extravertie, fantaisiste, exclusive, capable de toutes les folies sous l’empire de la passion qui était son mode d’être quotidien."  Hélène arrive d’Amérique où, durant cinq ans, elle a acquis une solide expérience professionnelle dans les meilleurs journaux.

F. Giroud se rappelle que pendant ces années auprès d’Hélène Lazareff à Elle, elles s’étaient bien amusées toutes deux. Bien que n’étant pas un véhicule de combat, la liberté souffle dans la revue, teintée parfois de provocation. Elle constate plus tard que, chez Hélène, " l’amitié n’était pas son registre. Elle vivait toutes les relations humaines sur le mode de l’amour, et c’est bien de l’amour qu’il y a eu entre nous, avec, de sa part, des accès de jalousie ". Quand F. Giroud donne sa démission, Hélène, blessée, vit son départ comme une véritable trahison.

La recherche constante de l’approbation masculine

De tous les hommes de pouvoir qu’elle a approchés, Jean-Jacques Servan-Schreiber, fondateur de L’Express, lui a le plus donné : " Jamais une femme n’avait, jusque-là, dirigé ou co-dirigé un journal qui ne fût féminin. Davantage : il n’y avait même pas de femmes chefs de service dans les grands journaux ." Elle lui reconnaît la rare qualité de faire place aux capacités professionnelles des femmes. Au fil des ans, elle dirigera parfois seule la revue, surmontant sa peur, toujours présente, de n’être pas aussi bonne qu’un garçon. Elle conclut que la clé du succès consiste chaque fois à se défoncer comme si l’on écrivait l’article le plus important de sa vie.

Face aux femmes, Françoise Giroud sera toujours ambiguë. Se sentant pareille à un homme parmi les hommes, elle est exigeante envers les femmes croyant que, si elle est arrivée là où elle est, toutes le peuvent. Mais la réalité se charge parfois de lui rappeler que le patriarcat imprègne tout le corps social. Lorsqu’elle devient enceinte sans l’avoir désiré et ne peut se faire avorter, elle écrit qu’elle a souvent jugé les femmes babilleuses et larmoyantes, agitées de préoccupations mesquines. Mais elle se rend compte qu’elle est en train de rejoindre la confrérie, absorbée dans des problèmes, inextricables à l’époque, de lait et de layette. Pour elle, il s’agit de la fin de la fille-garçon, de la liberté et de l’absence de responsabilité.

Mais elle échappe le plus souvent aux contraintes de son sexe et navigue, heureuse, dans un monde où, selon elle, seuls quelques rares misogynes et forcenés troublent parfois les eaux calmes : " C’est très confortable, très doux. Je vais, entourée par une pléiade de jeunes femmes dont la vigilante amitié me tient le cœur au chaud, et, quelquefois, je m’émerveille de ce privilège. Toujours j’ai eu confiance dans le courage des femmes, dans leur jugement. Je les ai vues avec passion commencer à secouer leurs chaînes, et pour le peu que j’y ai contribué, j’en suis fière." 

L’absence de père dès sa plus tendre enfance et le désappointement de celui-ci lors de sa naissance lui font voir les hommes comme des êtres peu fiables qui disparaissent quand on a besoin d’eux. Ayant grandi sans la présence d’hommes, elle est convaincue de n’avoir partagé ni la soumission ni la révolte des femmes de sa génération." Ma propre liberté, je n’en ai pas le mérite. Je n’ai pas eu à la conquérir. C’est sans doute pourquoi j’ai été protégée de nourrir quelque acrimonie que ce soit à l’égard du genre masculin en général ou en particulier." Elle affirme avoir toujours su que les hommes étaient fragiles et que la force était en elle. D’autre part, sa mère ne lui a jamais donné l’exemple d’une "certaine sournoiserie féminine, un certain art d’obtenir ce que l’on veut par la ruse". 

Solidaire avec les hommes de pouvoir

Au temps de son travail de scripte, Françoise peut observer la façon dont les metteurs en scène pratiquent couramment le droit de cuissage, laissant la porte ouverte, heureux qu’on puisse voir les aspirantes vedettes, à genoux, humiliées jusqu’à l’os. " Le porc et ses émules ne m’ont pas conduite à la détestation des hommes - qui sont, je persiste, plutôt gentils globalement, ne serait-ce cet obsédant appendice au bout du ventre qui les gouverne - mais à la pitié pour les femmes ", constate-t-elle, ce qui sera sa position, tout au long de sa vie, par-delà les déceptions souvent ressenties face aux hommes.

F. Giroud ne rate vraiment aucune occasion d’affirmer sa fidélité envers les hommes et le fossé qui la sépare des féministes, en particulier des Américaines. " Je n’étais pas féministe au sens généralement donné à ce terme. Je n’avais aucun grief contre les hommes, même si je pensais déjà - je pense toujours - qu’à conditions égales, la vie est toujours moins dure pour un homme que pour une femme, mais était-ce leur faute ?" Elle affirme se sentir bien dans sa peau de femme et n’être pas touchée par Le Deuxième Sexe, la féminité n’ayant rien à voir avec une superstructure imposée par la société. Au contraire, la part féminine d’elle-même lui semble l’élément essentiel où se greffe tout le reste.

Dans le livre qu’elle fait, en 1993, avec Bernard-Henri Lévy, sur les relations entre les hommes et les femmes, F. Giroud parle de "dérapage du féminisme américain dans une sorte de délire haineux", pendant que BHL souhaite qu’on se débarrasse de l’idéologie dite " féministe ".  Alors que, selon elle, les Américaines semblent se complaire dans la laideur, elle constate, soulagée, que " les rapports entre hommes et femmes sont, en France, et restent les meilleurs du monde, même si ce n’est pas toujours le paradis ".  Cette volonté de conciliation à tout prix pour garder sa place au sein du club masculin du pouvoir, dont elle tire grande gloire d’être partie prenante, est à chaque moment de sa vie plus forte que ses liens avec les femmes.

Françoise Giroud reconnaît que le dialogue avec Bernard Henri-Lévy lui a fait découvrir un " macho " romantique mais rigide, pendant qu’en face de lui, elle s’est sentie une féministe tranquille, mais irréductible. La conclusion ?" Ce fut quelquefois orageux. Les choses nous amusèrent et nous rapprochèrent davantage". Et de se féliciter que leur amitié ait survécu à l’épreuve, la vision de BHL sur les femmes étant secondaire comparée au courage qu’elle admire chez lui. Telle est la fille du père, toujours soumise à la peur du rejet et au besoin d’approbation masculine.
 

Les femmes qu’on appelle les filles du père ne remettent pas en question les valeurs patriarcales, mais revendiquent simplement, comme Françoise Giroud, une place égale aux hommes dans la société, ces derniers constituant toujours le point de référence ultime de leur libération. On trouve, parmi elles, l’infime minorité de femmes alibis que toutes les sociétés utilisent, comme les self made men, pour montrer qu’il ne suffit aux femmes que de le vouloir pour accéder aux fonctions les plus élevées. À force de vouloir être égale aux hommes, ces femmes finissent vraiment par ressembler à leur modèle. Au garçon parfait dont rêvait leur père.

Au moment de faire le bilan de sa vie, Françoise Giroud mentionne cependant la misogynie, tranquille et tolérée, du milieu intellectuel et politique qu’elle fréquente, de Mauriac à Malraux. Elle admet avoir été " fabriquée, formée, instruite, construite par des hommes ". Mais, finalement, c’est de sa mère, qui lui a donné une morale du courage, qu’elle estime avoir reçu le don le plus précieux. Elle constate que très peu de femmes ont influencé son destin. La cause en serait l’amitié exclusive pour sa sœur et le fait qu’à l’époque, il n’y avait pas beaucoup de femmes dans les milieux professionnels. Pourtant, c’est aux femmes qu’elle pense avoir le plus transmis quand elle s’interroge sur ce qu’elle laissera derrière elle :
 

" Aux hommes, je ne sais pas. Peut-être rien. Aux femmes, quelque chose de plus, peut-être malaisé à définir. [...] Ce que j’ai tenté de transmettre, c’est une certaine façon de se conduire comme femme dans un milieu majoritairement masculin, de gouverner des hommes en s’affirmant différente, sachant se tenir et assurée de sa plume." 

Françoise Giroud, née Lea France Gourdji le  à Lausanne, en Suisse, et morte le  à l'Hôpital américain de Paris à Neuilly-sur-Seine, est une journalisteécrivaine et femme politique française.

Son pseudonyme de Françoise « Giroud », quasi anagramme de Gourdji, que lui avait inventé Maurice Diamant-Berger pour travailler à la radio vers 1938, est officialisé par un décret paru au Journal officiel le 12 juillet 1964.

Vice-présidente du Parti radical et de l'UDF, elle a été deux fois secrétaire d’État et fut une personnalité majeure de la presse française. 

Lea France Gourdji est la fille de Salih Gourdji, directeur de l'Agence télégraphique ottomane à Constantinople puis du journal La Turquie nouvelle à Paris, et d'Elda Farragi, tous deux « israélites de l'Empire ottoman ».
Son père, né à Constantinopl, épouse Elda Faraggi, de Thessalonique, fille d'un médecin-major, colonel dans l'armée turque, après des études de droit à Paris. Mais Salih Gourdji meurt précocement de la syphilis, le 9 février 1927, à Ville-Évrard laissant sa femme et ses deux filles dans de graves difficultés financières.
Élève au lycée Molière (Paris), Lea France Gourdji quitte l'école à l'âge de quatorze ans pour travailler. Après un diplôme de dactylo décroché à l'école Remington, elle est employée dans une librairie du boulevard Raspail à Paris.

Le cinéma et les débuts de journaliste
Grâce aux relations de sa famille, amie de Marc Allégret, elle devient un temps la secrétaire d'André Gide, puis commence une carrière dans le cinéma à Paris. Dès 1935, sous le nom de France Gourdji, elle apparaît au générique du film Baccara d'Yves Mirande. Puis elle devient la première femme scripte du cinéma français auprès de Marc Allégret dont elle tombe amoureuse alors que celui-ci entretient une relation avec l'actrice Simone Simon, de Jean Renoir dont elle est l'assistante-metteur en scène à partir de 1937 (le nom de Gourdji apparaît au générique de La Grande Illusion), puis de Jacques Becker dont elle est co-scénariste puis scénariste sous le nom de Françoise Giroud. Ces différents métiers lui font découvrir son talent pour l’écriture.
Après l'exode en 1940 de sa famille à Clermont-Ferrand où réside sa sœur, Djénane, dite "Douce", elle retourne travailler pour le cinéma à Nice puis à Paris. Baptisée avec sa mère, le 23 avril 1942, par le curé Bardet, dans l'église de Montcombroux-le-Bourg, Allier, qui antidate leurs certificats à 1917, elle obtient un permis de travail (COIC) sous son pseudonyme professionnel de Françoise Giroud, se déclarant catholique. Elle écrit également des contes dans Paris-Soir, dont la rédaction principale est installée à Lyon, et des chansons, comme Le Charme slave, pour Andrex.
Françoise Giroud est, selon ses propres dires, une modeste agent de liaison dans la Résistance pendant la guerre. Elle est arrêtée par la Gestapo, sur dénonciation, et incarcérée à Fresnes de mars à juin 1944, date à laquelle le collaborateur, Joseph Joanovici, la fait libérer.
Le journalisme
Au sortir de la guerre, elle est engagée par Hélène Lazareff comme directrice de la rédaction du nouveau magazine Elle qui se veut moderne et féministe. Elle écrit également des portraits dans France Dimanche, l'Intransigeant et France-Soir. En 1953, elle fonde L'Express avec son amant Jean-Jacques Servan-Schreiber, sur des positions opposées à la guerre d'Algérie, ce qui lui vaut le plasticagede son appartement en 1962. Elle restera à la tête de l'hebdomadaire jusqu'en 1974 comme directrice de la rédaction, puis de la publication, et enfin présidente du groupe Express-Union entre 1970 et 1974. Elle intervient à la télévision dans l'émission Italiques en novembre 1971 sur le féminisme à propos de Kate Millett, Germaine Greer et Norman Mailer, en mars 1972 sur l'œuvre de Bertrand de Jouvenel défendue par Raymond Aron et en novembre 1972 pour présenter son livre Si je mens. Françoise Giroud publie en parallèle plusieurs essais dont La Nouvelle Vague, portrait de la jeunesse, en 1958, créant une expression qui qualifiera par la suite les cinéastes issus des Cahiers du cinéma.

La politique
Bien qu'ayant appelé à voter pour François Mitterrand, elle est nommée par le président de la République, Valéry Giscard d'Estaing, secrétaire d'État chargée de la Condition féminine auprès du Premier ministre, Jacques Chirac, de juillet 1974 à août 1976. Elle lance cent une mesures en faveur des femmes : mise en place de droits propres, lutte contre les discriminations, ouverture des métiers dits masculins, ... D'août 1976 à mars 1977, elle est secrétaire d'État à la Culture et n'a que le temps d'entériner des décisions prises avant elle : loi sur l'architecture du 31 janvier 1977, création des DRAC.
Candidate aux élections municipales de 1977 dans le 15e arrondissement de Paris à la demande de Valéry Giscard d'Estaing et de Michel d'Ornano, elle est au cœur d'un scandale. Le sénateur Maurice Bayrou, compagnon de la Libération, porte plainte contre elle pour port illégal de la médaille de la Résistance. Djenane Gourdji, sœur de Françoise, a reçu la médaille de la Résistance pour avoir créé et animé un des premiers mouvements de résistance à Clermont-Ferrand en 1941 puis avoir été internée au camp de Ravensbrück. Selon Christine Ockrent et Laure Adler, une lettre reçue par leur mère prouverait que cette médaille aurait été attribuée aux deux sœurs, Françoise ayant rejoint le mouvement de sa sœur en 1944, mais que celle-ci ne serait pas allée la chercher. Ce scandale entraîne son retrait des élections parisiennes et sa non reconduite au sein du nouveau gouvernement Barre. Sa bonne foi sera finalement reconnue et le procureur classera l'affaire en 1979.
Françoise Giroud quitte la politique en 1979 et, inspirée par les ors de la République, écrit La Comédie du pouvoir puis Le Bon Plaisir en 1983, adapté au cinéma. Ce dernier livre, publié aux éditions Mazarine, raconte l'histoire d'un président de la République qui cache l'existence d'un enfant adultérin. Cependant elle a constamment déclaré qu'elle ignorait tout de l'existence de l'enfant caché de François Mitterrand.
Avec des intellectuels français dont Bernard-Henri Lévy, Jacques Attali, Philippe Mahrer, Marek Halter, Alfred Kastler (prix Nobel de physique), Guy Sorman et Robert Sebbag, des médecins, des journalistes et des écrivains, elle fonde, en 1979, l'association Action contre la faim (ACF).
Elle a été membre du comité d'honneur de l'Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD)

Retour à l'écriture
À sa sortie du gouvernement, L'Express vient d'être vendu à James Goldsmith et Raymond Aron, éditorialiste au magazine, s'oppose à sa réintégration. Elle signe des chroniques dans le JDD, en est licenciée pour avoir critiqué que Paris Match trahisse le secret de François Mitterrand et Mazarine Pingeot. En 1983, Jean Daniel lui propose d'être éditorialiste au Nouvel Observateur où elle écrit durant vingt ans des chroniques de télévision. Elle produit également plusieurs émissions de télévision et publie essais, biographies et romans à succès. Elle devient membre du jury du prix Femina en 1992.
Elle a également été membre du comité de parrainage de la Coordination française pour la Décennie pour la paix et la non-violence.
Le 16 janvier 2003, sortant d'une première à l'Opéra-Comique, déjà affaiblie par une chute la semaine précédente, alors que Florence Malraux est partie chercher leur vestiaire, elle tombe la tête la première dans le grand escalier. Le lendemain, elle travaille tout l'après-midi à un livre d'entretiens avec Albina du Boisrouvray. Au soir, elle tombe dans le coma et est transportée à l'Hôpital américain de Parisoù elle meurt, le 19 janvier 2003, sans avoir repris connaissance. Elle a été incinérée le 22 janvier 2003 au crématorium du Père-Lachaise. Selon sa volonté, sa fille Caroline Eliacheff dispersa ses cendres sur des rosiers.

Françoise Giroud est la mère de deux enfants : un garçon, Alain-Pierre Danis, né à Nice en 1941, mort d'un accident de ski le 5 mars 1972 à Tignes, fils caché d'Elie Nahmias, directeur d'une société pétrolière, et une fille, Caroline Eliacheff, née à Boulogne en 1947 de son mariage avec Anatole Eliacheff, producteur de cinéma.
À la fin des années 1950, alors qu'elle attend un enfant de Jean-Jacques Servan-Schreiber, elle doit avorter et développe par la suite une grossesse extra-utérine. Françoise Giroud pense que c'est la stérilité provoquée par cette opération qui fait que Servan-Schreiber se sépare d'elle pour épouser une stagiaire de vingt ans, Sabine Becq de Fouquières, ce qui la pousse à l'envoi de lettres antisémites aux futurs époux et à leurs parents et à une tentative de suicide aux barbituriques en 1960. Cependant, dans son livre Histoire d'une femme libre publié de façon posthume en 2013, elle revient sur ces faits et nie avoir envoyé ces lettres.
À la suite de ce suicide raté, elle entame en 1963 auprès de Jacques Lacan une nouvelle phase, beaucoup plus sérieuse et intense, de sa psychanalyse qu'elle évoque dans Arthur ou Le bonheur de vivre et à laquelle elle consacre huit pages dans Leçons particulières. Elle donne comme titre à l'un de ses derniers ouvrages, l'aphorisme qui résume le changement de position subjective auquel a abouti cette psychanalyse : « On ne peut pas être heureux tout le temps ».
La mort, en 1984, de son dernier compagnon, l'éditeur Alex Grall, qu'elle aide à mourir, la fait replonger dans la dépression.

Rapport à la judéité
Catholique, par le jeu des circonstances et athée par conviction, Françoise Giroud niera toute sa vie sa judéité pour respecter une promesse faite à sa mère. Elle ne révèlera son origine à son petit-fils Nicolas, le futur rabbin Aaron Eliacheff, qu'au printemps 1988. Elle s'expliquera sur ce sujet dans un roman posthume, Les Taches du léopard, Fayard, 2003.
Honneurs

▪ Commandeur de la Légion d'honneur
▪ Commandeur de l'ordre national du Mérite

 

Œuvres
Publication
▪ Françoise Giroud vous présente le Tout-Paris, coll. L'Air du temps, Gallimard, 1952. Préface de Marcel Achard
▪ Nouveaux Portraits Première édition : Gallimard, 1953. Deuxième édition : Gallimard, coll. « L'Air du temps » no 35, 1954, 287 p.(notice BnF no FRBNF32170652)
▪ La Nouvelle Vague, portraits de la jeunesse, coll. L'Air du temps, Gallimard, 1958
▪ « L'Aventurier du journalisme » in Entretiens, Roger Vailland, éditions Subervie, 1970
▪ Si je mens, Stock, 1972
▪ Une Poignée d'eau, Robert Laffont, 1973
▪ La Comédie du Pouvoir, Fayard, 1977
▪ Ce que je crois, Grasset, 1978
▪ Une femme honorable, Fayard, 1981 ; biographie de Marie Curie[42]
▪ Le Bon Plaisir, éditions Mazarine, 1983
▪ Christian Dior, Éditions du Regard, 360 pages, 500 illustrations (ISBN 2-903370-32-X) 1987
▪ Ecoutez-moi: Paris-Berlin, aller-retour avec Günter Grass, Maren Sell, 1988
▪ Alma Mahler, ou l'art d'être aimée, Robert Laffont, 1988
▪ Leçons particulières, Fayard, 1990
▪ Jenny Marx ou la Femme du diable, Robert Laffont, 1992, prix Gabrielle d'Estrées
▪ Le Journal d'une Parisienne, Le Seuil, 1994
▪ Mon très cher amour, Grasset, 1994
▪ Les Hommes et les femmes', avec Bernard-Henri Lévy, Orban, 1994
▪ Cœur de tigre, Plon-Fayard, 1995
▪ Cosima la sublime, Plon-Fayard, 1996
▪ Chienne d'année : 1995, Journal d'une Parisienne vol. 2, Le Seuil, 1996
▪ Gais-z-et contents: 1996, Journal d'une Parisienne vol 3, Le Seuil, 1997
▪ Arthur ou le bonheur de vivre, Fayard, 1997
▪ Deux et deux font trois, Grasset, 1998
▪ Les Françaises, de la Gauloise à la pilule, Fayard, 1999
▪ La Rumeur du monde, journal 1997 et 1998, Fayard 1999
▪ C’est arrivé hier. Journal 1999, Fayard, 2000
▪ Histoires (presque) vraies Fayard, 2000
▪ Profession journaliste, conversation avec Martine de Rabaudy, Hachette Littératures, 2001
▪ On ne peut pas être heureux tout le temps, Fayard, 2001 (autobiographie)
▪ Lou, histoire d'une femme libre, Fayard, 2002
▪ Demain déjà, journal 2002-2003, Fayard 2003
▪ Les Taches du léopard, Fayard, 2003
▪ Histoire d'une femme libre, Gallimard, 2013
Textes de chansons
Sur des musiques de Louis Gasté :
▪ Le Petit Chaperon Rouge, créée par Lisette Jambel (1944)
▪ Un par un vont les Indiens, chantée par Lisette Jambel, Josette Daydé, les Sœurs Étienne (1944)
▪ Quand Betty fait Boop (paroles écrites en collaboration avec Louis Gasté pour le film Le Roi des resquilleurs), créée par Josette Daydé (1945)
▪ Ce n'était pas original, chantée par Jacqueline François (1945)
Sur une musique de Georges van Parys, 1944 :
▪ Il avait le charme slave, chantée par Andrex
Françoise Giroud a aussi composé des chansons pour Danielle Darrieux et Tino Rossi

Cinéma
▪ 1932 : Fanny de Marc Allégret : scripte
▪ 1932 : Lac aux dames de Marc Allégret : scripte
▪ 1933 : Remous d'Edmond T. Gréville : scripte
▪ 1934 : Roi de Camargue de Jacques de Baroncelli : assistante-réalisatrice
▪ 1935 : Baccara d'Yves Mirande : assistante-réalisatrice
▪ 1935 : Le Bébé de l'escadron de René Sti : assistante-réalisatrice
▪ 1936 : Sous les yeux d'Occident de Marc Allégret : assistante-réalisatrice
▪ 1936 : Aventure à Paris de Marc Allégret : assistante-réalisatrice
▪ 1937 : Courrier Sud, de Pierre Billon : assistante-réalisatrice
▪ 1937 : Les Rois du sport de Pierre Colombier : assistante-réalisatrice
▪ 1937 : Hercule d'Alexander Esway : assistante-réalisatrice
▪ 1937 : La Grande Illusion de Jean Renoir : scripte
▪ 1938 : Barnabé d'Alexandre Esway : assistante-réalisatrice
▪ 1938 : Éducation de prince d'Alexander Esway : assistante-réalisatrice
▪ 1939 : Narcisse d'Ayres d'Aguiar : assistante-réalisatrice
▪ 1942 : Promesse à l'inconnue d'André Berthomieu : scénariste
▪ 1943 : Le Secret de Madame Clapain d'André Berthomieu : scénariste
▪ 1945 : L'Ange qu'on m'a donné de Jean Choux : scénariste
▪ 1945 : Marie la Misère de Jacques de Baroncelli : scénariste
▪ 1946 : Au petit bonheur de Marcel L'Herbier : scénariste
▪ 1946 : Mensonges de Jean Stelli : scénariste
▪ 1947 : Fantômas de Jean Sacha : scénariste
▪ 1947 : Antoine et Antoinette de Jacques Becker : scénariste
▪ 1949 : Ce siècle a cinquante ans : scénariste
▪ 1949 : Dernier Amour de Jean Stelli : scénariste
▪ 1950 : La Belle que voilà de Jean-Paul Le Chanois : scénariste
▪ 1951 : Les Petites Cardinal de Gilles Grangier : scénariste
▪ 1952 : L'Amour, Madame de Gilles Grangier : scénariste
▪ 1952 : Une fille sur la route de Jean Stelli : scénariste
▪ 1953 : Un trésor de femme de Jean Stelli : adaptation et dialogues
▪ 1953 : Julietta de Marc Allégret : scénariste
▪ 1959 : La Loi (La Legge) de Jules Dassin : scénariste
▪ 1976 : Maso et Miso vont en bateau : ministre
▪ 1985 : Le Quatrième Pouvoir de Serge Leroy : scénariste
▪ 1991 : Marie Curie, une femme honorable (feuilleton TV) de Michel Boisrond : scénariste


Au cinéma
▪ 2014 : La Loi (2014), téléfilm de Christian Faure, jouée par Laure Killing.
▪ 1975 : Maso et Miso vont en bateau (Bande video) (1975), vidéo du collectif Les Insoumuses (Carole Roussopoulos, Delphine Seyrig, Ioana Wiener, Nadja Ringart)

 

La mère et la fille ne se sont jamais exprimées l’une sur l’autre. Caroline Eliacheff, fille de la journaliste Françoise Giroud et du producteur de cinéma Anatole Eliacheff, est silence., scénariste de films de Claude Chabrol dont La Cérémonie et auteur de La Famille dans tous ses états. Elle rompt ici le silence.

"Les préceptes familiaux" "Ma mère était “chef de famille”. Elle a vécu toute sa vie avec sa mère, qui avait une prodigieuse admiration pour elle. Bien que très proche, ma tante n’occupait pas la même place. La vie de ma grand-mère, dont j’ignorais pratiquement tout, a eu une énorme influence sur ses filles. J’en ai retenu ce qu’elle ne cessait de me dire: “il faut avoir un métier qui porte un nom” et “l’indépendance, c’est l’indépendance économique”. Elle-même savait tout faire mais n’avait pas de métier. Quand elle s’est retrouvée veuve avec ses deux petites filles, elle l’a payé très cher.
Ma grand-mère et ma mère avaient des relations que je qualifierais aujourd’hui “d’adultes”, ce qui est extrêmement rare entre mère et fille : pas de rivalité, pas de pression, un immense respect mutuel, un soutien quasi inconditionnel. Nous vivions dans le même appartement, symboliquement divisé en trois : ma mère à l’entrée, ma grand-mère au milieu, puis les enfants, c’est-à-dire moi car mon frère est parti très tôt en pension. Ma grand-mère recevait dans sa chambre-salon. Elle avait ses jours, comme autrefois, un pour la famille, un pour les invités, des hommes politiques ou des journalistes. C’était une “sage” à qui l’on venait demander des conseils. Elle ne mettait pas les pieds dehors car elle était malade. Son médecin venait la voir presque tous les jours, mais je crois que c’est elle qui le soignait ! Sans sortir, elle savait tout ce qui se passait à l’extérieur : elle recevait, regardait la télévision, lisait, s’intéressait à la politique. Autre précepte familial qu’elle s’appliquait à la lettre: “On ne se plaint jamais.” L’appartement était plus que vivant : trois générations de femmes y menaient chacune leur vie."
"Un silence abyssal" "Ma mère et mon père ne m’ont jamais dit qu’ils étaient juifs. J’ai été élevée dans la religion catholique, comme une évidence. Mon père, apatride, m’a dit une fois qu’il était orthodoxe et m’a coupé de sa famille. Ma grand-mère était catholique, convertie, mais je ne le savais pas. Dans mon enfance, j’allais à la messe tous les dimanches, seule! A la maison, les conversations me paraissaient passionnantes, mais il régnait un silence abyssal sur l’histoire familiale. Nous étions français et catholiques, point. Mais je savais que nous venions d’ailleurs. Ma tante avait été en camp de concentration comme résistante, mais on ne l’évoquait jamais. J’étais curieuse, mais il ne me serait pas venu à l’esprit de poser des questions: domaine interdit que je respectais. Quand trop de non-dits ont commencé à me peser, j’ai entamé une psychanalyse. Plus tard, ce sont certains de mes patients qui m’ont permis de comprendre ce silence : même génération, même passé, même silence. Mon histoire et surtout celle de mes parents, que je croyais unique, était inscrite dans l’Histoire avec un grand H. Un soulagement."
"La vengeance d’une femme" "Ma mère était la plus belle des mamans. Je me souviens de ses robes de grands couturiers, de son parfum. Comme toutes les petites filles, j’ai essayé ses talons hauts et son rouge à lèvres. Elle m’a initié à la féminité, pas seulement par l’exemple : c’est elle qui m’emmenait chez le coiffeur et m’achetait mes vêtements, seules activités qu’elle ne déléguait à personne. Séduisante, élégante, intelligente, travailleuse: c’était ça, être une femme.
Jean-Jacques Servan-Schreiber a été l’homme de sa vie que j’ai le mieux connu. Curieusement, sur le moment, je n’ai perçu que la relation professionnelle, pas la relation amoureuse: je n’avais pas le droit de savoir ce qui crevait les yeux. Cela confirme ce qu’on dit, à juste titre, des enfants: ils savent tout et ne comprennent rien… si on ne prend pas la peine de mettre des mots sur ce qu’ils savent. En revanche, pour les hommes que je ne faisais qu’apercevoir, je sentais immédiatement quel type de relation elle entretenait avec eux sans qu’on ne m’en dise rien et je ne crois pas m’être jamais trompée. J’étais une petite fille très silencieuse et très sage : on oubliait facilement ma présence et quand on s’apercevait que j’étais là, on disait “comme elle est intelligente”. J’ai longtemps confondu le silence et l’intelligence! On n’a pas pu me cacher la tentative de suicide de ma mère en 1960. J’avais 13 ans. Mais j’ignorais tout de ses causes. Quant aux lettres anonymes insultantes qu’elle aurait envoyées, personne n’a eu la malveillance de m’en parler. Je l’ai appris seulement après sa mort. Ce que j’en pense? C’est peut-être la vengeance désespérée d’une femme profondément blessée."
"L’analyse avec Jacques Lacan" "Lacan a eu successivement en analyse mon frère, ma mère puis moi. Ce qui n’est pas très orthodoxe. Quand je suis allée le voir, je pensais qu’il m’enverrait chez un autre analyste tout en souhaitant qu’il ne le fasse pas. Je l’ai vu pendant six mois en face à face, avant qu’il accepte de me prendre en analyse. Ma mère, elle, a commencé son analyse en 1964, à 48 ans. Elle a duré trois ans. L’analyse lui a été certainement d’un grand secours, mais elle n’a rien changé dans ses rapports familiaux. Comme sa mère, elle était très fine psychologue quand il s’agissait des autres mais avec nous, il était trop tard pour modifier nos relations. Rétrospectivement, je trouve qu’elle a dit presque trop de bien de sa psychanalyse!"
"L’amour maternel" "Elle n’était pas comme les autres: elle ne venait jamais à la sortie de l’école, elle n’était jamais à la maison, comme les mères de mes amies. Oui, mais elle TRAVAILLAIT. Malgré (ou grâce à…) son absence, elle m’a transmis la certitude qu’elle m’aimait. C’était si évident que je ne me posais jamais la question et je me demande encore comment elle a fait. Je n’étais pas au centre de sa vie et elle n’était pas au centre de la mienne. Avec le recul, je me dis que mon égoïsme et mon silence m’ont protégée. Ma vie de petite fille prenait toute mon énergie. J’ai eu une enfance incroyablement libre et protégée. Mais, quand j’ai eu des coups durs, ma mère a toujours été là. Jamais le moindre reproche, jamais de jugement et une confiance totale. Evidemment, il fallait être à la hauteur de cette confiance et surtout de cette liberté car je n’ai jamais eu de comptes à lui rendre. Et réciproquement d’ailleurs."
"Un mariage à 15 ans" "Elle m’a laissée quitter la maison en 1962, à 14 ans, pour épouser Robert Hossein un an plus tard. Elle a d’abord pensé m’envoyer en pension en Angleterre (sans rien m’en dire) et a pris conseil auprès de Gaston Defferre et de Jean-Jacques Servan-Schreiber. Ils lui ont suggéré de me laisser mener ma vie. Venant d’eux, c’est assez surprenant alors que la décision de ma mère ne m’a pas étonnée. C’est moi qui l’ai surprise. A l’époque, j’étais une petite jeune fille, à la fois très sage et très délurée, mais pas du tout révoltée. Elle m’a aidée à devenir une jeune femme. Elle a seulement exigé que je continue mes études, ce qui, pour moi, était une évidence car je voulais déjà devenir psychanalyste. Aujourd’hui, une telle aventure entre une fille de 14 ans et un homme de 33 ans mènerait au tribunal. Et pourtant ça s’est passé avant 1968."
"Un frère impossible" "Ma mère avait, avec mon frère, des rapports impossibles. Tout était compliqué avec lui. Il était celui qui la faisait souffrir et moi, j’étais la petite fille modèle. J’ai été très proche de mon frère. Il m’a trop aimée. Je me suis écartée de lui parce qu’il avait sur moi une emprise totale. Il était original, hypersensible, intelligent, complètement fou. Il a été rendu fou par les conditions de sa naissance, la culpabilité de ma mère de ne pas l’avoir désiré, les silences familiaux: il était de trop dans la vie de ma mère et n’a eu de cesse de le lui rappeler jusqu’à sa mort tragique. Avec lui, elle était impuissante, maladroite, cassante. J’ai découvert bien après sa mort, en 1972, à quel point il était aimé et savait se faire aimer. Mes relations avec les hommes découlent directement de l’admiration inconditionnelle que je lui vouais dans mon enfance: j’ai toujours besoin d’admirer."
"Une grand-mère nulle" "Elle a été une grand-mère nulle. Elle ne s’est absolument jamais occupée de ses quatre petits-fils. Mais il ne s’agit pas d’indifférence. Ses petits-enfants comptaient pour elle. Elle les trouvait beaux, intelligents, brillants, elle en parlait souvent à l’extérieur. Elle n’était simplement pas à l’aise avec eux, peut-être parce que c’étaient des garçons. Elle était intimidée. On ne comprend pas ma mère, si l’on ne saisit pas à quel point elle était timide. Parmi mes enfants, elle avait une nette préférence pour l’un d’eux. C’était assez choquant pour les autres. Mon fils aîné lui rappelait mon frère et leurs rapports ont été tout aussi violents. Elle a commencé à les voir quand ils étaient en âge de venir, seuls, déjeuner chez elle. Mais elle ne leur facilitait pas la tâche : c’est eux qui devaient s’inviter. Elle était difficile à aborder même quand elle venait passer des vacances en famille. Elle ne s’adressait jamais directement à eux. Eux seuls pourront dire ce qu’elle a représenté dans leur vie."
"Une certaine ressemblance" "Je pense que je suis très différente de ma mère, et aussi que je lui ressemble, surtout en vieillissant et dans des détails dont j’imagine que personne ne se rend compte. C’est inévitable, comme je le dis souvent aux femmes qui viennent me consulter parce qu’elles ont la hantise de ressembler à leur mère. Moi, ce n’est pas une hantise, bien au contraire. Mais j’ai compris assez vite que n’étant pas elle, il fallait que je sois moi. Il n’empêche que je fais certaines choses – avouables ou pas – pour connaître ce qu’elle a vécu. Les chroniques hebdomadaires, par exemple. Jusqu’à la fin de sa vie, elle a écrit un article par semaine, seul moment où on ne pouvait pas la déranger sans s’exposer à un regard glaçant. J’ai moins de talent qu’elle, mais je sais ce que c’est que de rendre un papier en temps et en heure. Elle m’a transmis, volontairement ou à son insu, le goût du travail. Mais je n’y suis pas aussi “addicte” qu’elle l’était. Encore que… Elle avait beaucoup de talents que je n’ai pas. Quand, petite fille, je voulais être danseuse, elle me disait; “Fais ce que tu veux, mais sois la meilleure.” Dans le journalisme, je pense qu’elle a été la meilleure et dans d’autres domaines – plus intimes –, j’ai essayé de faire mieux qu’elle."
"Le cuir tanné" "Je n’ai jamais manqué de lire un seul de ses articles, le meilleur d’elle-même; ses romans sont mauvais, ses biographies sont des biographies de journaliste et je souffre en lisant ses livres personnels parce que j’ai l’impression de regarder par le trou de la serrure. Idem pour Françoise, de Laure Adler. Mais, en faisant l’effort de lire cette biographie comme s’il s’agissait d’une inconnue, je l’ai trouvée passionnante. Ma mère a été une journaliste exceptionnelle et une féministe qui n’aurait jamais laissé un homme s’occuper des tâches ménagères. Laure Adler en a montré sans complaisance mais sans haine la complexité, la grandeur et les faiblesses. Françoise avait le cuir tanné. C’est comme ça qu’il est le plus beau."
"La vieillesse en horreur" "Elle avait conscience qu’elle allait mourir et la vieillesse lui répugnait. Elle ne voulait pas de cette dégradation. J’avais des instructions précises sur ce point. Ma mère a eu l’élégance de m’épargner d’avoir à prendre des décisions douloureuses. Elle est restée la même jusqu’au bout, menant de front travail et vie sociale. Elle a mis ses affaires en ordre en détruisant une partie de ses archives et en en confiant l’essentiel à l’Imec [Institut Mémoires de l’édition contemporaine]. Sa biographie lève le voile sur des pans occultés de sa vie. Mais qui n’a jamais menti? C’est un devoir de ne pas être transparent."
Source: JDD papier

 

Cette femme était-elle Féministe {}{}{}
Entourant François Mauriac à « L’Express », Madeleine Chapsal, (à g.), épouse de JJSS, et Françoise Giroud, sa maîtresse. Dr

J’ai 26 ans et je suis folle de mon mari, Jean-Jacques Servan-Schreiber. Folle mais pas aveugle. Ce soir de novembre 1951, à un dîner chez l’éditeur René Julliard, se noue sous mes yeux une passion adultère qui va durer neuf ans.

A 27 ans, Jean-Jacques Servan-Schreiber, mon mari depuis quatre ans, est déjà éditorialiste en politique étrangère au « Monde ». Il a, chevillé au corps, l’ambition de fonder son propre journal. Dans les salons cossus de cet hôtel particulier de Saint-Germain-des-Prés, il sait que les invités sont du sérail, mais pas encore que cette petite femme brune de 35 ans au teint mat est la rédactrice en chef de « Elle ». Très vite, pourtant, il remarque qu’elle ne le quitte pas des yeux. Ce séducteur averti, en quête d’appuis, se laisse happer par son magnétisme. Leur manège ne m’échappe pas. Je reste à l’écart, étendue sur le sofa en velours à cause de cette fichue tuberculose qui m’empêche de me tenir debout trop longtemps. 

 

Pendant qu’il lui parle, je sens son regard m’effleurer. Je fais remonter ma jupe un peu plus haut d’un mouvement de jambes, il lève sa coupe de champagne dans ma direction tandis que Françoise Giroud a toujours les yeux rivés sur lui. Nous passons à table. Jean-Jacques fait changer les plans de notre hôtesse pour être aux côtés de Françoise. Comme toujours, il obtient gain de cause. A la fin du dîner, nous regagnons notre voiture, garée sous la porte cochère. Jean-Jacques démarre en trombe. Un reste de brusquerie ­acquise pendant la guerre où il a été formé comme pilote de chasse ? Au premier croisement, un coupé nous dépasse. Fenêtre baissée, la main gantée, Françoise Giroud nous salue en souriant. Comme il ralentit pour lui répondre, elle accélère. Sur les quais, une course-poursuite s’engage alors à un train d’enfer. Il lui fait une queue de poisson, elle zigzague derrière nous pour se frayer un passage, il se rabat avant de relancer son bolide à toute allure. Leur petit jeu ne m’amuse pas du tout. Je suis pétrifiée sur mon siège. Arrivés chez nous, c’est silence radio. Je devine la naissance d’une passion musclée entre eux. 

Dans les faits, Jean-Jacques dort tous les soirs à la maison. Mais, dehors, ça jase. Leur idylle est vite éventée. Pourtant, chacun a de la retenue, mes relations avec elle sont cordiales. Nous partageons le même goût pour la haute couture – ma mère travaillait chez Madeleine Vionnet, avenue Montaigne –, jusqu’à nous retrouver, un jour, nez à nez, la même robe en jersey bleu et noir sur le dos ! Pendant des mois, je vais porter son manteau en lainage gris qu’elle me prête, car elle sait qu’il me plaît. Dans l’effervescence de la création du journal, nous parlons littérature, art, mode, de tout sauf de sa liaison avec mon mari. 

Ma famille ne manque pas de pointer la honte de ma situation. Mon amie Françoise Dolto me rassure : « Puisque cela fonctionne. » Je n’ai aucun souvenir du jour où, pour la première fois, mon mari s’absente tout un week-end. « Je vais travailler avec Françoise. Et toi, que vas-tu faire ? » Voir un film ou voir ma mère. N’en déplaise aux perfides, Jean-Jacques ne m’a jamais rendue malheureuse. Je suis une épouse consentante. Avec Françoise, ils ont gagné leur pari : le 14 mai 1953, le premier numéro de « L’Express » sort. Sartre, Mauriac, Camus ­contribuent à son succès. ­Françoise, qui connaît mon penchant littéraire, me fait ­signer dans les pages culture. Elle m’apprend les clés du ­métier : concision et clarté. Si Jean-Jacques peut être cassant, elle ne l’est jamais, et préfère sourire avant de lâcher : « On ne peut pas publier votre papier dans cet état, vous êtes bien d’accord ? Vous voulez le reprendre, ou vous me laissez faire ? » Mieux vaut la laisser faire… 

Au fil des années, cette courtoisie se transforme en complicité. Souvent, elle me fait asseoir près d’elle : « Madeleine, mettez-vous là. » Combien de fois arrivons-nous dans un cocktail, Jean-Jacques entre nous deux, l’une et l’autre à son bras ? ­Pourtant, la pudeur caractérise notre trio. Mon mari est à la fois le ciment et la barrière entre nous. Et puis, un jour, sans que je me l’explique encore aujourd’hui, alors que nous sommes dans notre appartement, je lui lance : « Et si on divorçait ? » Lui me répond : « C’est une idée. » Cette fois, le sort de notre mariage est scellé.

LPR " Françoise Giraud était une femme Brillante, maintenant QUE je la connais mieux, je peux dire qu'elle était feministe"

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