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Le blog de la Pintade Rose Rainbow

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Coups de cœur, coups de bec d'une habitante de Sant Nazer (44600)


En Afrique, les malades mentaux meurent dans l'indifférence

Publié par La pintade rose sur 15 Mars 2018, 09:00am

Catégories : #Les Odileries, #je n'aime pas

Enchaînement,

maltraitance,

abandon...

Le psychiatre Pierre Sans appelle les Etats à

leurs responsabilités dans la prise en charge

des pathologies psychiatriques.

Pierre Sans, psychiatre à la retraite, a exercé en libéral et dans le service public, notamment à l’hôpital Saint-Jacques de Nantes et dans les hôpitaux de Rodez et de Carcassonne. En tant que psychiatre bénévole, il a effectué plusieurs séjours en Afrique (BéninMadagascar…) et a publié en 2016 ses mémoires de médecin dans Chroniques d’un psychiatre libertaire (éd. CSIPP).

Comment sont perçus les malades mentaux dans les pays où vous avez travaillé ?

Pierre Sans Il faut regarder la réalité en face : personne ne s’occupe d’eux et ils vivent dans des conditions souvent épouvantables. En fait, personne ne se sent réellement concerné par leur sort, et certainement pas les autorités. Un haut responsable politique ou économique avec un enfant autiste ou un frère schizophrène trouvera toujours des moyens suffisants pour le faire soigner à Paris ou à Londres. Mais dans le reste de la population, les malades mentaux crèvent dans l’indifférence générale. Tant que le malade ne dérange personne, on lui fiche la paix et on le tolère. Mais dès qu’il commence à êtreagité, à faire du scandale ou à devenir agressif pour lui-même ou pour autrui, on le boucle dans une cave et parfois on l’enchaîne.

Lire aussi :   Au Bénin, un réseau de prévention contre le suicide

Au Bénin, on confie parfois les déficients mentaux à certaines « églises » qui sont en réalité des sectes. Elles les mettent dans des camps où ils prient du matin au soir, avec de temps en temps une bonne bastonnade pour faire sortir l’esprit malin qui serait en eux. J’ai vu cette pratique à Madagascar, où on considère qu’une raclée est efficace pour purifier le corps… Si la violence n’est pas suffisante, la pratique de l’enchaînement est courante. Au Burkina Faso, on a découvert dans un camp tenu par une secte 150 déficients mentaux enchaînés dans des conditions atroces.

Le problème vient-il de la formation ?

Il faut faire comprendre que la psychiatrie est une branche de la médecine et non une pratique religieuse, évangélique ou animiste. Dans tous les pays du monde, la schizophrénie, par exemple, est une maladie mentale qui touche 1 % de la population générale. Comme pour l’autisme ou les troubles bipolaires, il peut y avoir des variations, mais elles sont dues aux difficultés de diagnostic. Les maladies mentales touchent toutes les populations dans des proportions sensiblement équivalentes.

Or la densité des psychiatres dans la plupart des pays africains est de l’ordre d’un pour 500 000 habitants. La situation peut même être bien pire, comme à Madagascar où on en trouve un pour 1 million d’habitants. Selon les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), il faudrait un psychiatre pour 5 000 personnes, ce qui signifie que le rapport entre les préconisations internationales et la réalité est de l’ordre du centuple.

Lire aussi :   Au Maroc, le martyre des fous enchaînés du mausolée de Bouya Omar

La seule solution raisonnable qui a été proposée par l’OMS pour les pays d’Afrique de l’Ouest serait de confier aux infirmiers (bac +3), si possibles spécialisés (bac +5), la possibilité de faire des diagnostics et des prescriptions de psychotropes. A condition bien entendu qu’ils soient supervisés par des médecins du pays. Mais que faire des malades toute la journée ? Dans les villages, on les enferme dans des cases. En ville, on les laisse errer dans les rues à moitié nus et ils survivent en buvant l’eau des caniveaux.

Comment vivent-ils dans des centres de soins comme celui de Saint-Camille-de-Lellis, au Bénin, où vous avez travaillé ?

A ma retraite en 2013, j’ai vu un reportage sur cette association, dirigée par Grégoire Ahongbonon, qui recueille d’anciens malades enchaînés. Au cours d’un premier séjour d’un mois début 2014, j’ai trouvé ces centres fascinants. Mais lors d’un second séjour, toujours en 2014, j’ai été très déçu. Grégoire Ahongbonon reconnaît lui-même n’avoir « aucune formation médicale » et se définit comme « un ancien réparateur de pneus ». Or il participe à la mise en place des traitements, avec parfois de graves erreurs de diagnostic. Plus grave, d’anciens malades se disant « aides soignants » font de même, avec son accord et celui de médecins occidentaux fascinés par son charisme, comme j’ai pu l’être à un moment.

J’ai vu des gens avec des accès délirants aigus ou des psychoses post-partum, qui sont des phénomènes réversibles, être soignés comme des schizophrènes. Tous ou presque sont soumis à un traitement qui n’a plus cours dans des pays occidentaux, puisqu’on leur injecte du fluphénazine à effet retard, un neuroleptique très lourd qui les transforme en zombies avec de très graves effets secondaires. J’ai aussi vu des patients qui, après leur douche, étaient laissés nus en plein soleil pour sécher.

Quelles solutions seraient envisageables ?

Il faut que les Etats reprennent la main sur ce type de structures qui concernent à l’heure actuelle plus de 60 000 malades. Il faut que des audits soient lancés sous le contrôle de l’OMS. Le fonctionnement de ce type de centres doit également être assaini pour garantir le respect des malades et assurer la transparence des flux financiers.

En Afrique, les malades mentaux meurent dans l'indifférence

Même les étudiants en médecine s’ils le pouvaient se dispenseraient de ce cours de « malchance ». Inutile de préciser que bien des médecins ne veulent rien à voir et rien à faire avec cette spécialité qu’on regarde de loin et qu’on conjure, lui imposant de ne pas dépasser les limites de l’acceptable, sous peine d’être doublement « maudite ». Bref, si ce n’est pas la « magie noire », c’est une honte. L’un ou l’autre, c’est pareil ! Ne dit-on pas que les psychiatres sont fous comme leurs patients ? La maladie mentale serait donc hautement contagieuse selon l’opinion populaire.

Et la fameuse question qui énerve tout le temps : « Tu penses que tu vas trouver du boulot en Afrique ? » Mais, rassurez-vous, il fut un temps où moi aussi j’étais contaminée par les idées du genre : « Les psys, c’est les choses des Blancs. Ce sont eux – les Blancs – qui se suicident tout le temps. Ils font des caprices. Nous, nous sommes forts mentalement. On n’a pas besoin de psychologues… » Et le pédopsychiatre, quelle est son utilité ? Pourquoi les enfants auraient-ils besoin de psychiatre ? Donc les enfants peuvent devenir fous ? D’ailleurs, tu es sûre que tu pourras gagner de l’argent avec ça ? « En tout cas, on va voir nos Gangans* ! Ça doit être un message des ancêtres, même si le pasteur dit qu’il s’agit d’une possession démoniaque… » Bref, c’est tout sauf la maladie mentale !

Les troubles mentaux représentent près de 12 % de la charge de morbidité mondiale et, d’ici à 2020, ils seront responsables de près de 15 % de la perte d’années de vie corrigée de l’incapacité. C’est chez les jeunes adultes, tranche d’âge la plus productive de la population, que cette charge est maximale. Dans les pays en développement, les troubles mentaux risquent d’augmenter de façon disproportionnée dans les décennies à venir. Les personnes atteintes de troubles mentaux sont l’objet de stigmatisation et de discrimination dans toutes les parties du monde.    OMS

Finalement, je me demande comment les Africains pensent résoudre les problèmes des femmes violées de l’est de la RDC, des enfants soldats du Liberia, des familles de réfugiés sud-soudanais, des femmes sexuellement mutilées du Tchad, des jeunes toxicomanes d’Afrique du Sud et même des filles traumatisées de Chibok ? Avec un psychiatre pour 1 million 200 mille habitants pour tout un pays comme le Swaziland et un seul psychiatre au Liberia, alors que la moitié de la population souffre d’état de stress post-traumatique !

En Afrique, les malades mentaux meurent dans l'indifférence

Lorsque l'acteur américain Robin Williams, qui souffrait de dépression, s'est suicidé il y a deux ans, l'humoriste kényan Ted Malanda a signé dans son journal, The Standard, un article faussement incrédule. « Je n'arrive pas à concevoir  la dépression comme une maladie... En fait,  la question se pose si peu pour nous que les langues africaines n'ont jamais pris la peine d'inventer un mot pour décrire une telle maladie. » L’article s’intitulait : « Comment la dépression n'a jamais été une maladie africaine. »

La boutade  méprisante de Ted Malanda est symptomatique de l'attitude des Africains, qu’ils soient responsables politiques ou citoyens ordinaires, envers l'épidémie de maladie mentale que connaît le  continent.

Le pays de Ted Malanda, le Kenya, est l'un des plus stables d'Afrique. Or les experts en santé publique estiment qu'un quart des 44 millions d'habitants du Kenya souffre de maladies mentales comme la schizophrénie ou autres psychoses, la bipolarité, la dépression ou encore les troubles graves de l'anxiété.

Le Kenya ne dispose que de 80 psychiatres et 30 psychologues cliniciens. Et parmi les 500 infirmières psychiatriques que compte le pays, seules 250 travaillent dans des services de santé mentale. Pourtant, selon l'Organisation mondiale de la Santé (OMS), le pays ne consacre que 0,05 % de son budget de santé aux maladies mentales. Environ 70 % des établissements de santé mentale du pays se concentrent dans la capitale, Nairobi.

Le secteur de la santé mentale est à peine mieux loti en Afrique du Sud, pourtant plus prospère : le pays compte 22 hôpitaux psychiatriques et 36 services psychiatriques au sein des hôpitaux généralistes. Mais les inégalités font que ces établissements ne profitent qu'à un très faible pourcentage (14 %) des 53 millions d'habitants, alors que selon les experts, un tiers des Sud-Africains serait atteint de maladies mentales.

Selon ces experts, 75% des Sud-Africains atteints de maladie mentale n'ont pas accès à des soins psychiatriques ou thérapeutiques. Le programme national d'assurance maladie prévoit d’améliorer l'accès aux soins de santé mentale, mais cette mesure ne sera mise en œuvre qu'en 2025 au plus tôt . 

Riche en pétrole, le Nigéria offre un tableau plus sombre encore. L'Afrique du Sud et le Kenya disposent d'un nombre plus important de psychiatres et de lits d'hôpitaux psychiatriques par habitant. L'OMS estime que moins de 10 % des Nigérians qui souffrent de maladie mentale ont accès à un psychiatre ou à du personnel de santé : le pays ne compte que 130 psychiatres pour 174 millions de personnes. Toujours selon l'OMS, le nombre de personnes souffrant de maladies mentales au Nigéria se situe entre 40 et 60 millions. Des troubles comme la dépression, l'anxiété et la schizophrénie sont fréquents au Nigéria, comme dans d'autres pays d'Afrique.

En 2012, le Ghana a franchi une étape importante dans la prise en charge des problèmes de santé mentale dans le pays, en adoptant la Loi 846, aussi connue sous le nom de Loi sur la santé mentale. Il est ainsi devenu l'un des rares pays d'Afrique à mettre en place une politique relative au traitement des maladies mentales.

En début d'année, un rapport de l'organisation non gouvernementale Human Rights Watch (HRW) estimait que 2,8 millions de Ghanéens (sur une population de 25,9 millions de personnes) souffraient de  maladie mentale.

Le Ghana compte actuellement trois hôpitaux psychiatriques et une vingtaine de psychiatres. Le rapport de HRW cite notamment le directeur de l'hôpital psychiatrique d'Accra, le Dr Akwasi Osei : selon lui, les psychoses liées aux drogues affectent 8 à 10 % des patients en psychiatrie ; 20 à 30 % des patients sont diagnostiqués schizophrènes, 20 % souffrent de  troubles bipolaires et 15 à 20 %  de dépression grave. Malheureusement, 97 % des patients qui auraient besoin de soins de santé mentale n'ont pas accès aux services psychiatriques.

Certains pays politiquement stables, qui ont bénéficié d'une croissance économique au cours des dix dernières années, font également état d'un nombre élevé de maladies mentales, souvent lié à l'usage des drogues. Au Kenya, au Nigéria et en Afrique du Sud, les facteurs de déclenchement  de maladies mentales comme le chômage ou les crimes violents atteignent des niveaux critiques. Mais la situation en matière de santé mentale est bien pire dans les pays les plus pauvres, en particulier ceux qui ont encore récemment connu des guerres civiles ou des conflits, comme le Libéria ou la Sierra Leone.

La Sierra Leone était pourtant une pionnière dans le domaine de la santé mentale en Afrique. Il y a plus d'un siècle , les Britanniques y ont fondé l'établissement psychiatrique de Kissy, décrit dans une inscription comme  « Hôpital royal et asile pour les Africains sauvés de l'esclavage grâce à la bravoure et la philanthropie britanniques ». Lieu d'internement pour les esclaves libérés traumatisés rapatriés par les abolitionnistes britanniques, il fut le premier hôpital psychiatrique d'Afrique subsaharienne. Il resta pendant de nombreuses décennies le seul hôpital de santé mentale de style occidental de la région.

Cet établissement est toujours le seul hôpital psychiatrique de Sierra Leone. En 2015, il accueillait 104 patients au total, dont 75 étaient des hommes de 40 ans ou moins. Les patients y vivent dans des conditions déplorables et plusieurs d'entre eux portent des chaînes.

Un rapport de 2016 du Contrôleur général de la Sierra Leone indique que le seul psychiatre formé de cet hôpital est le Dr Edward Nahim, sous contrat depuis sa retraite il y a plusieurs années, assisté de trois infirmières psychiatriques. Il n'y a ni psychologue clinicien, ni travailleur social, ni ergothérapeute, ni agent médical. L'hôpital est dans un état d'abandon presque total et certaines parties sont quasiment en ruines.

Au début de cette année, l'OMS a estimé que chaque année, 450 000 personnes souffraient de dépression alors que 75 000 souffrent de schizophrénie en Sierra Leone, sur une population d'un peu plus de 7 millions de personnes. Le pays ne compte que 250 lits d'hôpital pour tous les patients psychiatriques.

La Sierra Leone est sortie d'une guerre civile brutale il y a 14 ans. Un rapport publié en 2002 par le Dr Soeren Buus Jensen pour l'OMS estimait que quelque 400 000 personnes souffraient de troubles mentaux dans le pays, notamment de dépressions et de syndromes de stress post-traumatique, en partie pour avoir été exposées à des  événements graves à potentiel traumatique pendant la guerre. La meilleure institution de traitement de la maladie mentale en Sierra Leone est City of Rest (« La Ville du repos »), une clinique privée de 70 chambres qui était au départ un organisme de bienfaisance de confession chrétienne.

Au Libéria, pays qui a lui aussi traversé une guerre civile prolongée, la situation est sans doute pire encore. En octobre 2015, le Dr Bernice Dahn, ministre de la santé du Libéria, affirmait que 400 000 Libériens (sur une population d'environ 4 millions) souffraient de maladies mentales.  Une enquête menée en 2008 a établi qu'environ 43 % des 1 600 ménages interrogés répondaient aux critères de diagnostic faisant apparaître  de graves problèmes de dépression, des troubles dépressifs graves ou des syndromes de stress post-traumatique.

Le seul psychiatre libérien en exercice est le Dr Benjamin Harris. Dans un entretien avec La Voix de l'Amérique en 2010, il soulignait le problème croissant du lien entre toxicomanie et maladies mentales chez les jeunes Libériens. Selon lui, 27 % des personnes dans les 1 600 ménages interrogés avaient des « problèmes liés à l'usage de stupéfiants ». Il ajoutait que la toxicomanie est un problème grandissant au Libéria et mettait en garde contre une aggravation éventuelle de la situation .

Le Libéria ne possède qu'un seul hôpital psychiatrique, l'E. S. Grant Mental Health Hospital, qui fait maintenant partie du centre médical John F. Kennedy à Monrovia. Il compte 80 lits et hébergeait 68 patients (dont 48 hommes) en octobre 2015. Le pays n'a pas de centre d'accompagnement pour les toxicomanes.

L'opinion largement répandue en Afrique selon laquelle les malades mentaux sont responsables de leur maladie parce qu'ils  consomment  des drogues illicites est sans doute l'une des raisons qui expliquent que la santé mentale ne figure pas dans la liste des priorités des gouvernements africains.

Les experts soulignent également la tendance, en Afrique, à considérer les graves maladies mentales comme des souffrances surnaturelles qui ne sauraient être guéries que par des interventions spirituelles ou en ayant recours aux médecines traditionnelles. Les familles qui cherchent des remèdes à la maladie mentale se tournent souvent vers ce type d’interventions ou vers des « camps de prière » – sortes de retraites religieuses au cours desquelles on prie pour le malade qui est souvent enchaîné à un arbre. Cette pratique est particulièrement répandue au Nigéria.

Les malades mentaux les plus visibles – ceux qui errent dans  les rues des villes surpeuplées d’Afrique – sont pauvres et sans emploi et donc considérés comme vagabonds. Le vagabondage étant un crime dans beaucoup de pays d’Afrique, nombre d'établissements  de santé mentale du continent font office de prisons, où des jeunes vagabonds sont enchaînés, loin des  regards de la société.

En septembre 2015, l'Assemblée générale des Nations Unies a inclus la santé mentale et le traitement de l’abus de substances psychoactives  dans les Objectifs communs du développement durable. C'est la première fois que les dirigeants politiques reconnaissent la santé mentale comme une priorité mondiale. Les pays africains ont désormais la possibilité d'agir en tenant compte de cette considération et d'augmenter leurs dépenses de santé mentale. Actuellement, les pays africains consacrent en moyenne moins de 1 % de leurs budgets de santé (eux-mêmes minuscules) à la santé mentale, contre 6 à 12 % en Europe et en Amérique du Nord. 

En Afrique, les malades mentaux meurent dans l'indifférence
 

L’asile, l’hôpital psychiatrique, a donné dans l’histoire du cinéma des documentaires remarquables, dans lesquels transparaît nécessairement, à travers le rapport qu’entretient la société à la folie, une dimension proprement politique, depuis Titicut Follies (1967), de Frederick Wiseman jusqu’à Aliénations (2003), de Malek Bensmaïl. Celui que signe aujourd’hui Joris Lachaise comporte lui aussi cette dimension, sans toutefois en tirer grand profit.

Filmant à l’hôpital de Thiaroye, dans la banlieue de Dakar, au Sénégal, le réalisateur s’y confronte notamment au passé colonial de la psychiatrie dans ce pays, et plus précisément à la figure du docteur Henri Collomb, pionnier d’un rapprochement entre médecine occidentale et médecine traditionnelle. Souvent évoquée au cours du film, la question se dilue toutefois dans une approche impressionniste qui finit par rendre son propos un peu flou.

Registres de représentation très divers

 

Faisant feu de tout bois, le réalisateur recourt à des registres de représentation très divers (personnage d’une ancienne patiente qui l’introduit dans l’institution, cinéma direct, tableaux stylisés et poétiques), rassemble un grand nombre de personnages, avance par bribes de conversation, morceaux de bravoure délirants, et autres vignettes dont on se demande parfois ce qui fait sens dans leur rapprochement.

On croit comprendre, toutefois, que c’est précisément la question de la psychiatrie en Afrique qui se constitue comme un chantier, au carrefour de la tradition et de la modernité, de la culture autochtone et de l’imaginaire colonial. Le film aura sans doute voulu mettre en forme cette idée, mais manque d’une structure qui nous la rende un peu moins contingente.

En Afrique, des hommes et des femmes n'ayant commis aucun crime, sont enchaînés parce qu'ils souffrent de troubles mentaux. Là-bas, les crises provoquées par la schizophrénie, par exemple, sont souvent associées à une malédiction. Les familles désemparées espèrent alors que les prières d'un "prophète" réussiront à guérir leur proche. Mais la maladie s'aggrave plutôt dans ces terribles conditions. Et les patients restent parfois enchaînés 24h/24 pendant des années. Au Ghana, certains "prophètes" qui dirigent les camps privent même les malades de nourriture pendant plusieurs jours.

Pour mieux comprendre le désarroi des familles qui s'en remettent à des gourous, il faut rappeler la quasi-inexistence des soins psychiatriques dans ce pays. Le Ghana compte en tout et pour tout 12 psychiatres et 600 personnels infirmiers spécialisés pour deux millions de personnes souffrant de maladies mentales, dont 650.000 sont dans un état grave. Il faudrait au moins sept fois plus de soignants.

Une enquête de l'ONU

Face à cette situation dramatique, l'ONU a décidé d'envoyer un de ses experts pour enquêter. Fin 2013 dans un des camps visités, cet expert, Juan Mendes, a par exemple découvert une pièce rassemblant dix femmes et enfants enchaînés. Parmi eux, il y avait une adolescente de 14 ans et un garçon de 7 ans "dont les symptômes n'étaient pas ceux d'une maladie mentale, mais neurologique, qui nécessitait une prise en charge spécialisée". L'expert constate aussi que les patients souffrant de paludisme sont privés de leur traitement, au prétexte qu'il interférerait avec les prières purificatrices. Dans le même temps, on les force à prendre des potions...

À son retour, le rapport de Juan Mendes aux Nations unies est donc très clair : "dans les camps de prière, tout enchaînement quelle que soit la durée, la privation de nourriture et de médicaments, l'absence d'abri et les traitements imposés sans consentement constituent une torture". Il adresse également une longue liste de recommandations.

Informer les populations sur les troubles psychiatriques

Au Ghana, une femme a décidé de ne pas attendre que le gouvernement suive ces recommandations. Elle s'appelle Doris Appiah. Elle a 57 ans aujourd'hui. Elle avait 20 ans quand ses troubles bipolaires ont commencé. Ses parents l'ont emmenée dans un camp où elle a été enchaînée pendant cinq ans avant de réussir à s'enfuir. Aujourd'hui, Doris Appiah est devenue trésorière de l'Association pour la santé mentale au Ghana.

 

Doris Appiah est lucide sur la lenteur du développement de soins promis par l'Etat. Elle compte donc surtout sur l'éducation de la population pour les aider à mieux comprendre, à ne plus avoir peur de ceux qui souffrent de maladies psychiatriques. Pour changer l'image de ces troubles, Doris Appiah a osé parler en public de sa maladie et appelle d'autres patients insérés dans la société à le faire aussi, ce qui reste difficile…

Déstigmatiser les malades mentaux

C'est une réalité contre laquelle lutte aussi un homme en Côte d'Ivoire. Il s'appelle Grégoire Ahongbonon. Il a traversé une profonde dépression alors qu'il était un brillant chef d'entreprise. Grâce à son contexte familial, il a eu la chance d'échapper à l'enfer des chaînes. Mais cette épreuve l'a rendu beaucoup plus sensible à la réalité des malades mentaux. Il a commencé à recueillir et à aider ceux qui erraient dans les rues. Puis il s'est mis à aller délivrer ceux qui étaient enchaînés.

Pour les prendre en charge, grâce à ses compétences d'entrepreneur, Grégoire Ahongbonon a réussi à créer sa première structure d'accueil en 1994. Aujourd'hui encore ses équipes reçoivent des appels signalant la présence de malades maltraités dans tel ou tel village. Les rescapés sont accueillis dans des centres où ils sont hébergés, nourris, accompagnés par d'autres patients désormais stabilisés qui habitent aussi dans le centre.

Resocialiser les malades mentaux

Depuis, six autres centres ont ouvert au Bénin et au Burkina Faso. Il y a aussi 28 relais pour suivre les patients et donner les traitements sur la durée. L'ensemble est coordonné par l'Association Saint-Camille de Lellis fondée par Grégoire Ahongbonon.

Mais une fois cette prise en charge assurée, le but est aussi de leur rendre une place dans la société. Dès que les patients vont mieux, ils peuvent accéder à des formations et se réinsérer. Peu à peu, l'image de la maladie mentale change. Désormais, certaines familles confient spontanément leur proche malade à l'association. Et autour, les terribles centres de prières ferment.

L’Afrique face aux maladies mentales. Les maladies mentales sont totalement déniées en Afrique. La prise en charge et le traitement des malades y sont quasiment inexistants. Absence de médecins, maladies jugées honteuses, manque de médicaments, de toute manière trop chers, et appel aux guérisseurs plutôt qu’aux psychiatres, voilà le tableau - très sombre - de la situation.
 

La semaine dernière s’est tenu pendant trois jours à Dakar, au Sénégal, le premier Congrès sur la santé mentale en Afrique. Réunissant 150 psychiatres, psychanalystes, psychologues, anthropologues, pharmaciens et assistants sociaux, venus d’Afrique, d’Europe et d’Amérique du Nord, cette rencontre avait pour objectif de faire le point sur les pratiques et les usages portant sur les maladies mentales, ainsi que d’élaborer de nouvelles politiques de soins face à une situation désastreuse.

Le mauvais état de la psychiatrie s’explique d’abord par des raisons financières. Dans des pays où les systèmes de santé générale ne reçoivent déjà que de faibles subventions, ceux de la santé mentale sont totalement délaissés. Il faut ajouter à cela que tant d’autres maladies mortelles frappent le continent que les Etats n’ont pas les moyens de faire face. On se retrouve alors avec le chiffre effarant, établi par l’OMS, d’environ un psychiatre pour cinq millions d’habitants, contre un pour mille en Europe. L’Ethiopie illustre parfaitement cette défaillance en ne comptant que dix psychiatres pour toute sa population.

Guérisseurs et dirigeants religieux

Ces chiffres catastrophiques expliquent en partie la place prépondérante occupée par les pratiques traditionnelles dans les soins portés aux malades. Ceux-ci commencent d’abord par consulter un guérisseur et ne sont pris en charge que très tard dans l’évolution de leur maladie par les services de soins classiques.

Le poids des croyances traditionnelles pèse également très fort. Les malades sont considérés comme possédés par l’esprit des ancêtres ou bien agressés à travers la sorcellerie. Cela entraîne des réponses inadaptées et contribue à stigmatiser ceux qui souffrent de maladies mentales. Ce sont les guérisseurs et les dirigeants religieux, comme les prêtres, qui sont ainsi amenés, de par l’influence de la tradition et le manque d’infrastructures adéquates, à traiter les maladies mentales. En Ethiopie environ 85 % des malades s’adressent à eux, tandis qu’au Sénégal ils sont près de 90 %.

Cérémonie du Ndëp

Une des solutions envisagées pour remédier à cette absence de traitements adaptés envisage d’intégrer les pratiques traditionnelles aux soins classiques. Certaines méthodes des marabouts vont en effet dans le bon sens. Tel est le cas, au Sénégal, du Ndëp, cérémonie à laquelle les guérisseurs associent non seulement le malade, mais aussi sa famille et tout le quartier. Etant donné que les maladies mentales affectent la relation de l’individu avec son environnement, le Ndëp apporte une réponse positive en permettant de recréer un lien avec la communauté.

Beaucoup reste à faire face à l’absence de structures et à la mise au ban des malades par les sociétés, alors qu’au début des années 1990, seuls 23% des Etats africains étaient dotés d’une législation concernant la santé mentale et reconnaissant des droits aux personnes atteintes de maladies mentales.

 

                                                  Problèmes de fond

(Enfin, face à la dépression, la schizophrénie et l’épilepsie - les maladies mentales les plus répandues en Afrique -, il faudrait également s’attaquer aux problèmes de fond qui minent les sociétés africaines et constituent les principales causes des maladies mentales. Le chômage, l’absence de logements, la pauvreté, la toxicomanie, l’alcoolisme, la mortalité périnatale, le sida, les guerres et les conflits internes ont un impact énorme sur la santé mentale des populations.

Rien ne pourra être fait en matière de santé mentale si les Etats africains ne se décident pas à s’attaquer de front au problème et à se donner les moyens de mettre en place et de développer des structures adéquates. Mais, dans l’état actuel des choses, les maladies mentales risquent bien de restées ignorées encore longtemps.)

LPR

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Sans Pierre 30/08/2019 14:53

Bonjour, je viens de lire votre article, fort bien documenté, sauf en ce qui concerne ma position que j'ai exprimé dans l'ouvrage publié sur Amazon "Fous d'Afrique, l'omerta, où j'écris, preuves à l'appui que M.Grégoire est un gourou prédateur.
Je rentre de Madagascar, pour la seconde fois, j'ai été en Côte d'Ivoire l'an passé, et je vais au Cameroun en janvier.
Cordialement

Dr Pierre Sans

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