Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
15 Jun

Les Enfants de prêtres §§§

Publié par La pintade rose  - Catégories :  #Les odileries

L'air appliqué, un petit garçon métis fait ses devoirs sur la table de la salle à manger. De l'autre côté du couloir, Sophie, la mère, est là, dans la cuisine qu'elle a repeinte en jaune canari, comme un défi à la grisaille des Vosges. Elle raconte les premiers rendez-vous dans un café, les escapades en amoureux. «Très vite, il m'a demandé: Qu'est-ce qui te ferait plaisir? Je lui ai répondu: un bébé. Il a dit: d'accord!» 

 

Un frôlement derrière la porte. C'est lui, Matthieu, son fils de 10 ans. Il file comme un artiste en coulisses qui n'oserait pas entrer sur scène. Pas besoin de lui dire ce que sa mère raconte. Il connaît l'histoire depuis toujours. Son papa est un prêtre. Un homme de Dieu, qui a préféré ses paroissiens à ce gosse à fossettes et à sa mère antillaise qui rit fort. «Pendant la grossesse et l'accouchement, il était toujours là près de moi, raconte-t-elle. J'étais comblée. Mais après la naissance, il a disparu plusieurs jours. Et, depuis, il n'est jamais revenu vivre avec nous. Il dit qu'il a des engagements à tenir. Et son fils, alors? Moi, je fais tout toute seule, j'en ai marre.» 

 

Les tourments de l'Irlande

L'Eglise irlandaise n'en finit plus de payer ses lourds secrets. Depuis une quinzaine d'années, des révélations fracassantes ébranlent la confiance de la population (3,8 millions d'habitants) envers l'institution religieuse: dignitaires du clergé vivant maritalement, scandales sexuels et, surtout, multiples affaires de pédophilie impliquant des prêtres et des moines. En 1992, la presse révèle qu'Eamonn Casey, le très populaire évêque de Galway, a un fils de 17 ans, né d'une liaison avec une Américaine. Pour entretenir sa progéniture, le prélat a même pioché dans le denier du culte. L'émoi est considérable, Casey démissionne et quitte le pays, ses paroissiens refusent de lui jeter la pierre. L'opinion sera moins compréhensive, l'année suivante, en apprenant que le père Michael Cleary, porte-parole très rigoriste de l'Eglise, avait, lui, deux fils cachés. «Dans les années 1990, le fossé s'est creusé entre une Eglise aux positions très conservatrices et une société plus urbaine, en plein boom économique et en quête d'émancipation, explique Jean Guiffan, historien spécialiste de l'Irlande. La révélation de toutes ces affaires a accéléré le processus de défiance.» 

Dans un pays catholique à 90%, où l'avortement est toujours interdit, où le divorce et le libre recours à la contraception ne datent que de 1995, la succession de cas d'abus sexuels sur des enfants commis par des religieux va tourner à l'affaire d'Etat. Le gouvernement Reynolds sera contraint à la démission en 1994, pour avoir volontairement retardé l'extradition de Brendan Smyth, un prêtre pédophile, vers l'Irlande du Nord, sous domination britannique. Depuis, des milliers d'Irlandais ont porté plainte, affirmant avoir subi dans leur jeunesse des mauvais traitements et des violences sexuelles dans les orphelinats, pensionnats et écoles tenus par les congrégations religieuses. Une commission d'enquête sur le sujet, créée en 2001, est en train d'exhumer des affaires remontant jusqu'aux années 1940. Plus d'une centaine de membres du clergé ont déjà été condamnés pour abus sexuels sur des mineurs. Un fonds d'indemnisation de près de 500 millions d'euros, abondé par l'Etat et les ordres religieux, a été débloqué pour les victimes. Malgré un mea culpa officiel en 2003, l'Eglise catholique d'Irlande, toujours omniprésente dans le système éducatif et les hôpitaux, voit ses fidèles se tourner vers d'autres chapelles. Parmi leurs priorités dans la vie, les Irlandais classent désormais les soirées télé et les sorties au pub avant la fréquentation de la messe dominicale.

par Boris Thiolay  

 

 

Quand Matthieu avait 1 an, l'évêque a convoqué le prêtre, Sophie et leur bébé. «Es-tu le père de cet enfant?» a demandé le prélat au curé. «Non.» Il aura fallu que la mère célibataire porte l'affaire devant le tribunal des affaires familiales pour que le père reconnaisse l'enfant, en 2002. Depuis, le diocèse a envoyé ce prêtre quadragénaire officier à 100 kilomètres de chez eux. Mais sans lui demander de remettre sa charge. La porte s'ouvre. Matthieu tourne et retourne autour de la table de la cuisine en tapant dans un ballon. «Mon père ne tient jamais ses promesses, il n'est jamais là quand on a besoin de lui, lâche le garçon dans un souffle. Moi, ce que j'attends, c'est pas des cadeaux, c'est son amour, ça vaut de l'or, son amour.» Regard muet de la mère. «Et je voudrais dire autre chose, reprend le petit: il a gâché mon enfance, mais il ne gâchera pas ma vie.» 

 

Matthieu et sa mère vivent à deux pas de l'église de leur village. Sophie, peintre amateur, se charge des factures et du loyer. Dans un coin de la pièce, l'ordinateur attend que le père l'emporte chez le réparateur. Quand le prêtre passe, c'est toujours en coup de vent, les bras chargés de victuailles et de vêtements pour son fils. De temps en temps, il va le chercher à l'école. Ensemble, ils parlent de foot ou de son carnet de notes. Ça tombe bien: Matthieu est un crack. «Mon père, il vient toujours après la bataille, s'énerve le gosse en montrant fièrement son cahier sans ratures. Je travaille comme un fou pour devenir ingénieur plus tard, parfois je me couche à 22 heures à cause de ça, et lui, il vient juste pour signer le bulletin! Ce père-là, c'est comme un médicament contre le rhume: ça soigne un peu, mais avec des effets secondaires.» A force d'entendre sa mère tempêter contre ce paternel toujours absent, Matthieu s'est fabriqué un langage d'amour, où les mots de sa mère se mêlent à ses expressions d'enfant. «Pour moi, dit-il, ce qu'a fait mon père, c'est comme une chose de la vie qu'il faut assumer.» 

 

Combien sont-ils, ces fruits de la «chaire» qui ont grandi dans le silence, le mensonge ou la honte? Impossible à dire. L'association Plein Jour, créée en 1996 par des «amies» de prêtres, a été contactée par plus de 300 femmes. Beaucoup sont tombées amoureuses très jeunes. Les plus âgées ont noué leur destin chez leurs parents, ou à la messe. Les autres, aux Journées mondiales de la jeunesse, parfois sur Minitel. Un rendez-vous par-ci par-là, quelques week-ends, des vacances pour les plus vernies. Bien peu d'enfants nés de ces amours clandestines acceptent de témoigner. Même pour dénoncer l'hypocrisie d'une Eglise catholique qui pratique le double langage, interdisant tout en fermant les yeux sur ses curés «volages». 

 

Pour Marc Bradfer, c'était parler ou sombrer. A 15 ans, ce fils d'une famille de huit enfants apprend que son père, décédé quelques années plus tôt, appartient à la caste ignominieuse des prêtres défroqués. Vingt ans plus tard, cet homme, qui ne se sent pas la force de fonder un foyer, livre son secret dans un récit autobiographique, Fils de prêtre (Elytis). Il s'attarde sur la culpabilité brûlante qui a broyé sa famille d'une génération à l'autre, comme une malédiction. «Notre mère répétait souvent: ?? Ma faute, ma très grande faute.? Au cours d'une dispute, elle a balancé la vérité à l'une de mes s?urs, qui avait 14 ans, pour atteindre mon père. Ma s?ur lui a répondu: ??T'en as bien voulu, du curé.''» 

 

C'est vrai qu'elle en a bien voulu, Jacqueline, de ce curé du Nord qui lui avait proposé de s'enfuir avec lui à Toulouse. La jeune chanteuse de la chorale de l'église de Fourmies avait suivi son amant. Le couple s'est marié en 1944. Mais la belle histoire a tourné au duel à la Bernanos, tous deux se reprochant mutuellement d'avoir séduit l'autre. Dans la maison, l'atmosphère est devenue insoutenable. Marc, le septième enfant, a fait des «petites» tentatives de suicide. L'un de ses frères est allé jusqu'au bout. Il s'est tué à 20 ans. 

 

Chez Luc, c'est d'abord le regard, noir comme la réglisse, qui accroche. Puis le visage taillé à la serpe, dont les lignes se brouillent quand il évoque un épisode du passé qui fait mal. Il a 5 ans lorsque sa mère lui révèle que son père porte l'habit. Elle lui parle de cet amour fou qui l'a liée à ce brillant intellectuel dominicain, de vingt ans son aîné. Les mensonges, les hypocrisies de l'institution, Catherine les garde pour elle. Elle n'évoque pas non plus les trois frères de la congrégation venus rendre visite à ses parents peu après son accouchement pour leur demander de garder le silence, «en bons chrétiens». Elle «lègue» le secret familial à son fils, avec le mode d'emploi: «Pour les catholiques, un prêtre ne peut pas avoir d'enfants, alors à eux, il ne faut pas le dire, tu sais. Les autres peuvent savoir.» Pas la peine d'en rajouter: Luc a tout compris. Lorsqu'une tête inconnue se présente à la maison, il se tourne vers sa mère en chuchotant: «Et à celui-là, on peut le dire?» 

 

L'enfant a si bien compris qu'il grandit sans poser de questions. Quand à l'enterrement de sa grand-mère paternelle - qu'il a vue de temps en temps - la famille le présente aux amis éloignés comme «un neveu», il encaisse. Il encaisse encore lorsqu'un jour, au cours d'une randonnée en groupe, son père fait mine de ne pas entendre lorsqu'il lui lance: «Papa, attends-moi!» Chaque fois qu'un pépin lui tombe dessus, le gamin ne peut s'empêcher de se dire qu'il «paie» pour le péché dont il est l'incarnation. Mais il se tait. Il aime son père. A l'école, en revanche, il lâche tout. Le prêtre l'interprète comme un appel au secours et le fait venir près de lui. Luc reste un an dans la communauté qu'il a fondée dans un quartier déshérité du nord de la France. Il dîne en compagnie des frères et s'endort sur l'Evangile de Matthieu, que son père lui lit tous les soirs. Dehors, l'enfant croise des clochards, des femmes battues, des alcooliques. Une vraie cour des malheurs dans laquelle son père, fils de la haute bourgeoisie, se démène corps et âme. «Je me suis dit que mes soucis ne devaient pas peser beaucoup à côté de tout ça», soupire Luc. Pourtant, entre ce père isolé dans son monde et ce fils en mal d'autorité, quelque chose s'échange. Une ferveur, qui permettra à Luc de pardonner. Beaucoup plus tard. «Je ne lui en ai jamais voulu d'être un homme de conviction, dit-il aujourd'hui. Il y a toujours eu beaucoup d'amour entre nous. Mais nous sommes comme deux étrangers.» A 38 ans, divorcé, endetté, Luc se reproche d'avoir manqué de «rigueur» dans sa vie. Croit-il toujours en Dieu? «Je suis agnostique. Adorer quelqu'un qu'on n'a jamais vu, moi, ce n'est pas mon truc.» 

 

Il fait beau sur Caen. La table est dressée dans le restaurant préféré d'Olivier, au pied du château de Guillaume le Conquérant. «Olive», la trentaine, une dégaine un peu baba cool, n'aime pas parler de lui. Longtemps, cet animateur dans des centres de jeunesse a préféré mettre son chagrin dans les mots des autres. Ceux de Patrick Bruel ou de Jean-Jacques Goldman, ses idoles. Un jour d'hiver 2003, pourtant, «Olive» a «tout fait péter». Trop de questions. Trop de silences qui pèsent sur l'estomac. Il s'est rendu dans le village de Sarceaux. Il a sonné au presbytère, mais personne n'a ouvert. De sa besace, il a sorti une liasse de feuilles dactylographiées, qu'il a glissées dans les boîtes aux lettres des habitants. Il a aussi placardé la missive sur l'Abribus et la vitrine du coiffeur, en ramassant un peu de neige sur le trottoir pour coller le tout. «Ceci n'est pas une publicité, juste un message d'un homme en colère», disait la curieuse épître aux paroissiens. Le message? Olivier révélait que le curé du lieu était son père ainsi que celui de ses deux s?urs. En post-scriptum, il avait inséré la photo de trois charmants bambins se tenant par la main. Trois orphelins. «Je n'ai pas agi par vengeance, je voulais juste que ça se sache avant que mon père ne meure.» 

 

Il a réussi son coup. Ardisson, Delarue, toutes les stars de la télé ont réclamé sur leur plateau ce fils de cureton aux manières de corbeau. Mais «Olive» a décliné les invitations. Aujourd'hui, il veut bien se confier. «Ma mère me répétait: ?Je ne peux pas te parler de ton père.? Elle m'avait juste lâché son prénom, une fois, en voiture, se souvient-il. Mais moi, je me demandais sans cesse qui était cet homme. Il ne pouvait pas être mort, puisqu'on n'allait jamais à la Toussaint sur sa tombe. Il était peut-être en prison, mais on n'allait jamais le voir.» A l'école, le garçon trace un trait sous la rubrique «profession du père». «Il y avait toujours un prof pour me demander pourquoi je n'avais rien mis.» Le lundi, ses copains racontent les parties de foot avec papa. Lui n'a rien à dire. 

 

Un jour, Olivier fouille dans les papiers de son grand-oncle, un prêtre décédé, à la recherche de documents sur la Seconde Guerre mondiale. Soudain, il tombe sur une lettre. L'homme d'Eglise savait, depuis la naissance de la soeur d'Olivier, qui était leur père à tous les deux. Dans sa lettre, l'aïeul révèle à l'évêque de l'époque que son petit-neveu et sa petite-nièce sont les enfants de l'un des curés du diocèse. «Je suis resté à genoux dans la cave de ma grand-mère», raconte Olivier. Il a alors 20 ans. «Je sais qui vous êtes», écrit-il à son géniteur. Celui-ci lui donne rendez-vous par lettre dactylographiée, non signée, près de l'église de Caen. Les retrouvailles tournent court. «Il m'a affirmé que personne ne savait, alors que j'avais la preuve que l'évêché était au courant.» Va-t-on encore lui mentir longtemps? Olivier se cabre. Les années filent. «Je n'arrivais pas à comprendre comment mon père pouvait supporter cette double vie. Pour moi, un prêtre, c'est quelqu'un qui est censé dire aux gens ce qui est bien ou mal.»

Les Enfants de prêtres §§§

Une vie pas comme les autres 

 Anne-Marie Mariani lève le voile sur un sujet sensible : celui des enfants de prêtres. Et espère faire réagir l’institution catholique sur la question du célibat des clercs.

 

À l’âge de 16 ans, Anne-Marie Mariani apprend par son oncle qu’elle est née des amours interdites entre un prêtre et une religieuse. Le choc. Elle ignorait tout de ce passé, ses parents ayant quitté l’Église catholique depuis très longtemps. Mais ce secret a pesé lourdement sur la vie familiale. Aujourd’hui, Anne-Marie Mariani souhaite, par son témoignage intime et rare, lever le voile sur les « enfants du secret » qui, affirme-t-elle, sont beaucoup plus nombreux qu’on pourrait l’imaginer. Elle a d’ailleurs créé une association, Les Enfants du silence, pour leur offrir un lieu d’écoute, et demande à l’Église catholique de laisser à ses prêtres « le choix d’aimer, de se marier, d’avoir des enfants. »

 

Dans quel contexte vos parents se sont-ils rencontrés ?

 

Ma mère, orpheline très jeune, s’était réfugiée auprès des dominicaines de Marseille, où elle vivait. Par fidélité envers ces dernières qui l’avaient tant aidée, elle a pris l’habit. Mon père, lui, était très bon élève. Ses parents ont donc décidé de le faire entrer au séminaire. Il faut comprendre qu’à l’époque, c’était très prestigieux. Bien que mon père et ma mère soient entrés en religion sans que cela réponde à une véritable vocation, ils se sont beaucoup épanouis dans ce milieu. Ma mère, infirmière, s’occupait d’un dispensaire à Oran avec d’autres religieuses. Mon père était un prêtre charismatique, très apprécié des fidèles. C’est à Oran qu’ils se sont rencontrés. L’amour est vite arrivé. Maman a donc fait une demande d’exclaustration, pour obtenir l’autorisation de quitter son état religieux. Quand j’ai été conçue, elle ne portrait plus l’habit, même si elle n’était pas définitivement relevée de ses vœux. Pour papa, cela a pris beaucoup plus de temps. Sa hiérarchie a tout fait pour étouffer le scandale, allant jusqu’à proposer de l’argent à ma mère afin que nous disparaissions, puis arrangeant mon adoption dans une famille d’accueil – ce que maman a refusé. Ce n’est que lorsque j’ai eu 3 ans qu’il a enfin pu nous rejoindre et entamer une vie laïque. 

 

Comment s’est passé le retour à la vie civile ?

 

Mal. Le couple que formaient mes parents a subi les rumeurs, les affronts. Tout le monde connaissait, peu ou prou, leur situation. Aux yeux des gens, ils avaient brisé un interdit. Mes parents ont eu à vivre avec une culpabilité énorme, un sentiment de honte.

 

Ont-ils gardé la foi malgré ces épreuves ?

 

Absolument. Je pense qu’ils ont très vite compris la différence qu’il fallait faire entre l’enseignement de Jésus et ce que les hommes en ont fait. Mes parents constituent un exemple édifiant de foi, de courage, d’amour. Ils n’ont rien fait de contraire à l’esprit de l’Évangile. L’être humain est, au cours de sa vie, constamment en évolution. Il est fait de sincérités successives. Le vœu de chasteté est éminemment difficile à respecter sur la longue durée, et tout le monde n’a pas la même capacité à supporter la solitude et la continence. Est-ce un crime que de s’aimer ?

 

Votre association, Les Enfants du silence, reçoit-elle beaucoup de témoignages similaires au vôtre ?

 

Bien sûr. J’ai créé cette structure avec l’aide de l’association Plein Jour,  qui apporte son soutien aux compagnes de prêtres. Nombreux sont les enfants de prêtres ou de religieux à travers le monde. Pour la plus grande partie d’entre eux, les parents ont déjà quitté les ordres au moment de leur naissance, ce qui leur permet de mener une vie à peu près normale. Mais pour d’autres, comme ce fut mon cas avec mon père, ils naissent alors que ce dernier exerce encore son ministère. Cette situation est beaucoup plus difficile. Derrière tout cela, il y a une grande hypocrisie, les évêques étant la plupart du temps au courant. Mais si la chose vient à se savoir en dehors du cercle ecclésiastique, on les met à la porte. Sans un sou, sans logement. Le vide total.

 

L’Église catholique est-elle aujourd’hui aussi intransigeante sur ce sujet qu’à l’époque de vos parents ?

 

Je le crois. Il est d’ailleurs surprenant que le Vatican, jusqu’à maintenant, n’ait jamais eu la moindre parole en ce qui concerne les enfants de prêtres. Il suffit de lire les Évangiles pour voir que Jésus appréciait la présence des enfants. Je m’étonne donc que des prêtres soient jetés hors de l’institution sous prétexte qu’ils ont donné la vie. Seraient-ils de plus mauvais hommes d’Église en vivant eux-mêmes l’expérience de la parentalité ? Je ne le pense pas. Au contraire, l’institution en ressortirait plus vraie, plus juste, plus en harmonie avec ses fidèles. Je pense que mon père aurait ardemment souhaité rester prêtre. Mais on ne lui a pas permis. Le pape François paraît un peu plus ouvert sur la question, puisqu’un de ses proches collaborateurs, Mgr Parolin, a déclaré récemment que le célibat des prêtres était une tradition, et non un dogme. Cela dit, je ne suis pas très optimiste.

 

Dans son livre, Le droit d’aimer (éditions Kero), Anne-Marie Mariani lève le voile sur un sujet sensible : celui des enfants de prêtres. Et espère faire réagir l’institution catholique sur la question du célibat des clercs.

 

À l’âge de 16 ans, Anne-Marie Mariani apprend par son oncle qu’elle est née des amours interdites entre un prêtre et une religieuse. Le choc. Elle ignorait tout de ce passé, ses parents ayant quitté l’Église catholique depuis très longtemps. Mais ce secret a pesé lourdement sur la vie familiale. Aujourd’hui, Anne-Marie Mariani souhaite, par son témoignage intime et rare, lever le voile sur les « enfants du secret » qui, affirme-t-elle, sont beaucoup plus nombreux qu’on pourrait l’imaginer. Elle a d’ailleurs créé une association, Les Enfants du silence, pour leur offrir un lieu d’écoute, et demande à l’Église catholique de laisser à ses prêtres « le choix d’aimer, de se marier, d’avoir des enfants. »

 

Dans quel contexte vos parents se sont-ils rencontrés ?

 

Ma mère, orpheline très jeune, s’était réfugiée auprès des dominicaines de Marseille, où elle vivait. Par fidélité envers ces dernières qui l’avaient tant aidée, elle a pris l’habit. Mon père, lui, était très bon élève. Ses parents ont donc décidé de le faire entrer au séminaire. Il faut comprendre qu’à l’époque, c’était très prestigieux. Bien que mon père et ma mère soient entrés en religion sans que cela réponde à une véritable vocation, ils se sont beaucoup épanouis dans ce milieu. Ma mère, infirmière, s’occupait d’un dispensaire à Oran avec d’autres religieuses. Mon père était un prêtre charismatique, très apprécié des fidèles. C’est à Oran qu’ils se sont rencontrés. L’amour est vite arrivé. Maman a donc fait une demande d’exclaustration, pour obtenir l’autorisation de quitter son état religieux. Quand j’ai été conçue, elle ne portrait plus l’habit, même si elle n’était pas définitivement relevée de ses vœux. Pour papa, cela a pris beaucoup plus de temps. Sa hiérarchie a tout fait pour étouffer le scandale, allant jusqu’à proposer de l’argent à ma mère afin que nous disparaissions, puis arrangeant mon adoption dans une famille d’accueil – ce que maman a refusé. Ce n’est que lorsque j’ai eu 3 ans qu’il a enfin pu nous rejoindre et entamer une vie laïque. 

 

Comment s’est passé le retour à la vie civile ?

 

Mal. Le couple que formaient mes parents a subi les rumeurs, les affronts. Tout le monde connaissait, peu ou prou, leur situation. Aux yeux des gens, ils avaient brisé un interdit. Mes parents ont eu à vivre avec une culpabilité énorme, un sentiment de honte.

 

Ont-ils gardé la foi malgré ces épreuves ?

 

Absolument. Je pense qu’ils ont très vite compris la différence qu’il fallait faire entre l’enseignement de Jésus et ce que les hommes en ont fait. Mes parents constituent un exemple édifiant de foi, de courage, d’amour. Ils n’ont rien fait de contraire à l’esprit de l’Évangile. L’être humain est, au cours de sa vie, constamment en évolution. Il est fait de sincérités successives. Le vœu de chasteté est éminemment difficile à respecter sur la longue durée, et tout le monde n’a pas la même capacité à supporter la solitude et la continence. Est-ce un crime que de s’aimer ?

 

Votre association, Les Enfants du silence, reçoit-elle beaucoup de témoignages similaires au vôtre ?

 

Bien sûr. J’ai créé cette structure avec l’aide de l’association Plein Jour,  qui apporte son soutien aux compagnes de prêtres. Nombreux sont les enfants de prêtres ou de religieux à travers le monde. Pour la plus grande partie d’entre eux, les parents ont déjà quitté les ordres au moment de leur naissance, ce qui leur permet de mener une vie à peu près normale. Mais pour d’autres, comme ce fut mon cas avec mon père, ils naissent alors que ce dernier exerce encore son ministère. Cette situation est beaucoup plus difficile. Derrière tout cela, il y a une grande hypocrisie, les évêques étant la plupart du temps au courant. Mais si la chose vient à se savoir en dehors du cercle ecclésiastique, on les met à la porte. Sans un sou, sans logement. Le vide total.

 

L’Église catholique est-elle aujourd’hui aussi intransigeante sur ce sujet qu’à l’époque de vos parents ?

 

Je le crois. Il est d’ailleurs surprenant que le Vatican, jusqu’à maintenant, n’ait jamais eu la moindre parole en ce qui concerne les enfants de prêtres. Il suffit de lire les Évangiles pour voir que Jésus appréciait la présence des enfants. Je m’étonne donc que des prêtres soient jetés hors de l’institution sous prétexte qu’ils ont donné la vie. Seraient-ils de plus mauvais hommes d’Église en vivant eux-mêmes l’expérience de la parentalité ? Je ne le pense pas. Au contraire, l’institution en ressortirait plus vraie, plus juste, plus en harmonie avec ses fidèles. Je pense que mon père aurait ardemment souhaité rester prêtre. Mais on ne lui a pas permis. Le pape François paraît un peu plus ouvert sur la question, puisqu’un de ses proches collaborateurs, Mgr Parolin, a déclaré récemment que le célibat des prêtres était une tradition, et non un dogme. Cela dit, je ne suis pas très optimiste.

 

Vous dites que, sur cette question, la position de l’Église catholique n’est pas conforme au message de Jésus.

 

Le célibat des prêtres n’est pas une loi divine mais ecclésiastique. Elle n’a été instaurée par le pape Grégoire VII qu’en 1074, ce qui signifie qu’il n’avait rien d’obligatoire avant cette date. Jamais Jésus n’a formulé une telle requête. La plupart des apôtres et des disciples qui entouraient Jésus, en dehors de Paul, étaient mariés. Jésus a d’ailleurs soigné la belle-mère de Pierre, qui fut le premier pape de l’histoire ! En outre, la tradition juive dont Jésus est issu encourageait fortement à avoir des enfants. Si l’Église a édicté cette loi au XIe siècle, c’est avant tout pour des raisons financières : cela lui permettait de récupérer des biens qui, sinon, auraient pu être légués aux enfants de ces clercs. De plus, un homme célibataire est plus facile à contrôler qu’un homme marié, et il coûte moins cher. Même si je reste profondément chrétienne au fond de moi, cette situation me révolte. Mes parents se sont aimés, envers et contre tout. C’est ce qui a fait leur force, et c’est ce qui fait aujourd’hui mon admiration. Or, aimer, oser aimer, est pleinement conforme aux Évangiles.

 

 

 

Les Enfants de prêtres §§§

« Nous avons pu échanger dans un climat de confiance. Cette rencontre marque une belle avancée ». Reçue à la Conférence des évêques de France (CEF), Anne-Marie Jarzac, la présidente de l'association « Les Enfants du silence » (qui compte une soixantaine d'adhérents) exprime sa satisfaction.

 

Bienveillance et attention

Accompagnée de deux autres enfants de prêtres, elle a participé à une rencontre inédite en France avec les évêques de la commission épiscopale pour les ministres ordonnés et les laïcs en mission ecclésiale (Cemoleme), présidée par l'archevêque de Bourges, Mgr Jérôme Beau. « J'ai senti de la bienveillance et un fort intérêt pour nos parcours, raconte Anne-Marie Jarzac à La Croix. Ils ont écouté nos témoignages avec émotion. Nous avons senti qu'ils étaient prêts à nous aider ».

Les enfants de prêtres sortent de l'ombre

Fille de prêtre et de religieuse, elle bataille pour la reconnaissance de ces enfants qui ont souvent grandi avec le poids de la culpabilité et du silence. Pour améliorer leurs conditions de vie, les évêques et les responsables de l'association « Les Enfants du silence » ont convenu de plusieurs axes de travail autour de l'accompagnement humain, psychologique, social et de solidarité.

Il a aussi été question du suivi des prêtres ayant un enfant, « pour permettre à chacun d'assumer humainement, spirituellement et psychologiquement cette étape de leur existence », a souligné Mgr Jérôme Beau, répétant que, pour lui, le sujet n'est pas tabou. Il s'agit « de permettre à chaque enfant de pouvoir grandir, de trouver toute sa dimension et que ses parents puissent aussi trouver toute leur place dans la société »

 

Une nouvelle rencontre a d'ores et déjà été actée le 1er octobre. Elle sera consacrée au meilleur accès aux archives de l'Église. « Beaucoup d'enfants de prêtres sont en quête de leur identité et veulent savoir d'où ils viennent. Or ils n'y parviennent pas », indique Anne-Marie Jarzac.

« Nous sommes bien conscients que nous n'allons pas résoudre tous les problèmes en une fois », assure-t-elle. Cette dernière a également tenu à évoquer, devant les évêques, la question du célibat des prêtres qu'elle voudrait optionnel. Cette rencontre à la CEF illustre en tout cas, la prise de conscience en France sur ce sujet compliqué.

 

Des évêques français vont rencontrer des enfants de prêtres

Le 28 février dernier, dans un entretien à L'Osservatore Romano, le cardinal Beniamino Stella, préfet de la Congrégation pour le clergé, avait, lui, reconnu l'existence d'un document interne à Rome définissant les procédures pour traiter les cas de prêtres ayant des enfants.

 

Cette note prévoit une procédure administrative accélérée pour permettre à un prêtre ayant un enfant d'être relevé « en quelques mois » des obligations du sacerdoce. Si un prêtre ne veut pas demander la dispense, contre la volonté de son évêque ou supérieur, alors Rome tranche en privilégiant les responsabilités parentales.

 

Entre prendre la parole ou se taire, Léa a choisi l'anonymat comme compromis. Son tabou : son père était prêtre. Il a quitté les ordres quand elle est née il y a 40 ans. À partir de ce moment, leur vie est devenue un enfer. "Notre maison a eu un incendie criminel, des animaux de compagnie tués, on recevait des excréments, des lettres anonymes de menaces de mort", se souvient-elle. En guise d'explication, ses parents lui disaient : "Ton papa était dans la religion et les autres ne sont pas contents qu'il ait quitté la religion et qu'il soit maintenant civil normal". Son père reste très discret sur sa vie passée. Après son décès, elle se met en quête de sa vie dans les ordres et se heurte à un mur : "C'est vraiment un trou noir. Je n’ai jamais réussi à avoir des informations sur sa vie d'avant de la part du diocèse de Lyon (Rhône)".

Rejet et humiliation

Nathalie Olivier a connu la même situation familiale. "Fille de curé défroqué, c'est la honte", témoigne-t-elle. Elle demande à l'Église catholique la fin du célibat obligatoire pour que les enfants ne connaissent plus le rejet et l'humiliation et que les prêtres qui deviennent pères ne soient plus obligés de quitter l'Église. L'association Les enfants du silence rassemble 70 enfants de prêtres, mais ils seraient en fait plus d'un millier en France.

Un retour en arrière :

 

Premier siècle

Pierre , le premier Pape , et les apôtres que Jésus avait choisis , étaient pour la plupart , des hommes mariés. Le Nouveau Testament sous-entend que les femmes présidaient le repas eucharistique dans l'Eglise primitive.

 

Second et troisième siècles

C'est l'âge du gnosticisme : lumière et esprit sont bons , ténèbres et choses matérielles sont mauvaises. Une personne ne peut être mariée et être parfaite. Cependant , la plupart des prêtres étaient mariés.

 

Quatrième siècle

306 , Concile d'Elvire (Espagne) , décret 43 : un prêtre qui dort avec sa femme durant la nuit qui précède la messe , perdra son travail.

 

325 , Concile de Nicée : après une ordination , un prêtre ne peut plus se marier. Le Credo de Nicée est proclamé.

 

352 , Concile de Laodicée : les femmes ne doivent pas être ordonnées. Ceci suggère qu'avant cette période , il y avait eu ordination de femmes.

 

385 , le Pape Siricius abandonne sa femme pour devenir Pape. Il est décrété que les prêtres ne peuvent plus dormir avec leur femme.

 

Cinquième siècle

405 , St Augustin écrit : " Rien n'est plus puissant pour tirer l'esprit d'un homme vers le bas que les caresses d'une femme ".

 

Sixième siècle

567 , second Concile de Tours : tout ecclésiastique trouvé dans son lit avec sa femme sera excommunié pendant un an et réduit à l'état laïc.

 

580 , le Pape Pélagius II avait pour politique de ne pas importuner les prêtres mariés tant qu'ils ne mettaient la main sur les biens de l'Eglise en faveur des épouses ou des enfants.

 

590-604 , le Pape Grégoire " le Grand " dit que tout désir sexuel est péché en lui- même (cela signifie-t-il que le désir sexuel est intrinsèquement mauvais ?)

 

Septième siècle

En France , des documents montrent que la majorité des prêtres étaient mariés.

 

Huitième siècle

St Boniface rapporte au Pape qu'en Allemagne presque aucun évêque ou prêtre n'est célibataire.

 

Neuvième siècle

836 , le Concile d'Aix-la-Chapelle admet ouvertement qu'avortements et infanticides ont lieu dans les couvents et monastères pour dissimuler les actes des clercs qui ne vivent pas le célibat. St. Ulrich , un saint évêque tirait argument des Ecritures et du bon sens pour dire que la seule façon de purifier l'Eglise des pires excès du célibat était de permettre aux prêtres de se marier.

 

Onzième siècle

1045 , le Pape Boniface IX se dispense lui-même du célibat et se démet de sa fonction pour se marier.

 

1074 , le Pape Grégoire VII dit que quiconque doit être ordonné , doit faire d'abord vœu de célibat : " Les prêtres [doivent] tout d'abord s'échapper des griffes de leurs femmes ".

 

1095 , le Pape Urbain II avait des prêtres dont les femmes étaient vendues comme esclaves et les enfants abandonnés.

 

Douzième siècle

1123 , sous le pontificat du Pape Caliste II : le premier Concile du Latran décrète que les mariages avec des clercs sont invalides.

 

1139 , sous le pontificat du Pape Innocent II : le second Concile du Latran confirme le décret du Concile précédent.

 

Quatorzième siècle

L'évêque Pelagio déplore que les femmes soient encore ordonnées et confessent.

 

Quinzième siècle

Transition : 50% des prêtres sont mariés et acceptés par le peuple.

 

" Le célibat n'est pas essentiel au sacerdoce ; il ne fut pas promulgué comme une loi par Jésus Christ ". Déclarations du Pape Jean-Paul II , Juillet 1993.

 

Seizième siècle

1545-1563 , le Concile de Trente établit que le célibat et la virginité sont supérieurs au mariage.

 

1517 , Martin Luther.

 

1530 , Henry VIII.

 

Dix-septième siècle

Inquisition. Galilée. Newton.

 

Dix-huitième siècle

1776 , Déclaration de l'Indépendance américaine.

 

1789 , Révolution française.

 

Dix-neuvième siècle

1804 , Napoléon.

 

1882 , Darwin.

 

1847 , Marx , le Manifeste communiste.

 

1858 , Freud.

 

1869 , Premier Concile du Vatican ; infaillibilité du Pape.

 

Vingtième siècle

1930 , le Pape Pie XI : la vie sexuelle peut être bonne et sainte.

 

1951 , sous le pontificat du Pape Pie XII : un pasteur luthérien marié , ordonne un prêtre catholique en Allemagne.

 

1962 , le Pape Jean XXIII convoque le Concile Vatican II. Les liturgies sont célébrées en langues vernaculaires. Le mariage a une valeur égale à celle de la virginité.

 

1966 , sous le pontificat de Paul VI , dispenses de célibat.

 

Dans les années 70 , Ludmilla Javorova et plusieurs autres femmes tchèques sont ordonnées pour exercer un ministère auprès de détenues des communistes.

 

1978 , le Pape Jean-Paul II suspend les dispenses.

 

1983 , nouveau droit Canon.

 

1980 , les pasteurs anglicans et épiscopaliens mariés sont ordonnés prêtres catholiques aux Etats-Unis ; même chose au Canada et en Angleterre en 1994.

 

Commenter cet article

Archives

À propos

Coups de cœur, coups de bec d'une habitante de Sant Nazer (44600)